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Le blog de Christophe

Le blog de Christophe

La Birmanie (Myanmar) de la côte ouest de l'Arakan, aux montagnes de l'état Shan, en passant par le delta de l'Irrawaddy, l'état Kayah, l'état Chin et les coins les plus reculés du pays... Vingt ans d'expérience à vous faire partager avant votre départ pour l'aventure.


Au coeur de la désobéissance civile

Publié par Christophe sur 13 Avril 2021, 17:40pm

L’information va bientôt se raréfier en Birmanie. Il n’y a quasiment aucun journaliste étranger sur place, les reporters locaux travaillent dans des conditions particulièrement difficiles et nombre d’entre eux ont été arrêtés et emprisonnés par la junte. Quant aux locaux, leurs moyens de communication sont de plus en plus limités. Internet est maintenant coupé 24 heures sur 24 et seul le wifi fonctionne, mais il n’est pas accessible à tout le monde et très lent. Alors pour ne pas oublier le peuple birman en lutte pour vaincre cette terrible junte militaire, je vous propose quelques informations glanées à travers le pays, de la part de mes quelques contacts sur place, qui eux aussi se font de plus en plus rares, eux qui sont coupés du monde.

 

 

 

Mardi 13 avril : Le pot de terre contre le pot de fer

Entre les cruels militaires armés jusqu'aux dents et les manifestants pacifiques et pro-démocratie, le rapport de force est inégal. Mais c'est oublié, la générosité, la solidarité de ce peuple au grand coeur. Aujourd'hui devait débuter le festival de l'eau, le Thingyan, pour célébrer la nouvelle année. A Yangon, les images de la ville sont saisissantes. Pendant cette période habituellement de joie, les rues sont bondées. Mais cette année, la population refuse de célébrer l'événement pour défier la propagande de la junte selon laquelle les choses sont normales.

Même chose à Mandalay, la deuxième ville du pays. Beaucoup d'habitants estiment que célébrer cet événement joyeux de plusieurs jours déshonorerait les manifestants anti-régime tués par la junte. Pas question de faire la fête tant que les militaires sont au pouvoir.

Dans la station de montagne de Kalaw, au coeur de l'état Shan, les habitants ont jeté de la peinture rouge sur la route au lieu de se jeter de l'eau comme c'est de coutume pour l'ouverture du Thingyan. Non l'esprit n'est pas à la fête après tout le sang qui a coulé depuis le coup d'état.

Des citoyens birmans qui ont essayé de décliner ces festivités sous d'autres formes. Avec de l'humour à MoeHnyin, où des jeunes ont improvisé une kermesse comme on a l'habitude d'en voir en Birmanie. Avec un stand de tir à la carabine qui a connu un vif succès grâce aux cibles... qui n'étaient autre que les photos des dictateurs. 

Le Thingyan (ou Songkran comme on l'appelle chez le voisin Thaïlandais) signifie " transit ". Ce qui fait dire au peuple birman : "Nous espérons qu'après ce Thingyan, nous serons en mesure de faire cette transition de cet horrible coup d'état militaire à un véritable état fédéral militaire ".

A Bago, théâtre d'un massacre de la part de l'armée, les habitants ont défilé en tenant des pots de fleurs Thingyan (photo ci dessous). Traditionnellement, ces pots contiennent sept fleurs représentant les sept jours de la semaine. Ils sont installés dans les villes et les campagnes pour accueillir la nouvelle année.

Les mêmes scènes se sont répétées à Kyaukme, Taungoo, Mandalay, Yangon... Des messages anti-régime ont été écrits sur les pots en argile. Des pots qui sont une offrande traditionnelle aux nats, les esprits vénérés du festival de l'eau. Des pots de la révolution pour défier une junte militaire qui a choisi de se distinguer pour son festival du sang.

 

Lundi 12 avril : Taze, Kalay, Bago, Tamu vivent dans la peur, mais les manifestations ne peuvent pas s'arrêter !

Aujourd'hui, ce sont quelques villes considérées comme des bastions du mouvement de citoyenneté civile dont je vais parler. Des villes qui, plus que d'autres encore, ont perdu des dizaines et des dizaines de civils sous les balles de la junte, voire même des armes lourdes. Comme c'était apparemment le cas à Bago, où le bilan des victimes de l'attaque militaire de ce vendredi n'est pas encore connu avec certitude. La faute aux coupures incessantes d'internet. Mais il est de plus en plus évoqué le chiffre de 82 morts.

Malgré la répression sanglante, les manifestations ne sont pas encore terminées assurent les leaders pro-démocratie de la ville de Taze, au nord de Mandalay. " Nous ne plierons pas aux attaques brutales de la junte ", affirment-ils dans cette ville où des dizaines de personnes ont été tuées au début du mois. A Taze, depuis le coup d'état, des dizaines de milliers de personnes, venues parfois de villages éloignés, manifestaient dans les rues (photo ci-dessus). Les manifestations ont même attiré plus de monde que l'ensemble de la population de la ville elle-même.

Le 7 avril, les habitants ont appris que six camions militaires étaient en route depuis Ye-U, à 20 km au sud. Craignant le pire, ils ont immédiatement commencé à créer de nombreux obstacles sur la route reliant les deux villes, les villageois abattant même des arbres et les déposant sur le chemin du convoi. Ce jour-là, l'armée a mis le feu aux barricades et tiré sur la foule. Aujourd'hui, il y a plus de 100 soldats stationnés près de la statue du chef de l'indépendance, le général Aung San et ils patrouillent sans cesse dans la ville. Face à une telle répression, les manifestations se sont arrêtées, internet a été coupé dans la ville et les arrestations se multiplient. Les habitants sont muselés.

Une pause nécessaire pour mieux repartir confie un habitant de la ville. " Le peuple ne se rendra jamais et ne tolérera jamais l'oppression de la junte. Nous avons tous peur, mais les manifestations ne peuvent pas s'arrêter ".

Comme à Bago, où depuis le massacre de vendredi, les habitants défilent à nouveau dans les rues et défient l'armée malgré des contrôles répétés et une répression grandissante. Dans cette ville, la plupart des corps des personnes tuées lors des attaques n'ont pas été rendus à leurs familles. La restitution des corps a été compliquée par le fait que certains habitants ont fui leur domicile parce qu'ils craignent d'être arrêtés. Et maintenant, selon certaines sources locales, l'armée annonce qu'elle réclame 120 000 k (85 $) aux familles pour qu'elles puissent récupérer les corps des proches. Ce lundi, avec des fleurs à la main, des habitants ont encore manifesté et rendu hommage aux nombreuses victimes (photo ci-dessus).

Au même moment, les militaires arrêtent de force des jeunes dans le quartier de l'université. Ils vérifient les téléphones ou les effets personnels (photo ci-dessus). La population est sous surveillance.

A Tamu, plus de 200 habitants ont dû fuir précipitamment la région pour l'Inde alors que l'armée a transformé la ville en un véritable champ de bataille. Des civils non armés ont été violemment attaqués, quelques jours seulement après une attaque avec des fusils artisanaux contre les forces armées. Depuis 6 heures du matin, l'armée enlève les barricades, ouvre le feu continuellement sur la population, a même attaqué un hôpital et plusieurs médecins ont été battus. Selon les locaux, un enfant de 7 ans a été tué.

En raison des tirs répétés de l'armée, les habitants se cachent à l'intérieur des maisons ou dans l'église (photo ci-dessous). Une ville en état de siège. Là aussi, les informations se font rares car internet a été complètement coupé.

Très courageux aussi les habitants de Kalay, au nord-ouest du pays, qui ont aussi défilé dans les rues (ci-dessous), tenant des pancartes avec des messages explicites : " Nous avons perdu beaucoup de vies, nous ne pourrons jamais reculer, nous devons gagner ". Au moins 29 civils sont morts à Kalay depuis le coup d'état.

 

Dimanche 11 avril : Quand la créativité du peuple birman impose le respect

Dans ces moments aussi difficiles, comment ne pas être en admiration devant le peuple birman qui fait preuve chaque jour d'imagination pour défier la junte militaire. Avec des manifestations toujours pacifiques et remarquables de créativité. Ce dimanche, les citoyens birmans meurtris depuis maintenant 70 jours ont multiplié les actions à travers le pays. De jour comme de nuit, avec un talent inégalable.

Aujourd'hui, il y a d'abord eu la grève des feuilles vertes dans tout le pays. Curieux me direz-vous ! Pas tant que ça derrière les Birmans, car derrière toutes ces grèves, il y a un message à faire passer à la dictature, mais aussi au monde entier qui ferme encore trop les yeux par rapport aux atrocités que vivent les citoyens birmans et l'injustice qui les frappe. Des feuilles vertes en grève ? " Pour dire à la junte militaire qu'elle tombera grâce à notre persévérance, elle tombera comme les feuilles mortes des plantes ", confie un manifestant pro-démocratie.

Une autre manifestation avec cette fois des brins d'Eugenia (Aung Thapyey), une plante symbole de la victoire en Birmanie (photo ci-dessus). " C'est le symbole que les civils gagneront contre cette horrible dictature ", m'assure une amie de Yangon, très présente sur les réseaux sociaux et dans les manifestations.

A Monywa, ville à l'est de Mandalay, où les manifestations sont quotidiennes et rassemblent parfois des dizaines de milliers de personnes, ce dimanche, c'était la grève des papiers colorés au niveau du lac Kanthar Yar. Avec des messages évidemment anti dictature.

A Yangon, il y a même eu une grève des poteries. Eh oui des poteries ! Celles-là même qui sont utilisées pour l'arrivée de la nouvelle année. Les festivités devaient commencer ce mardi 13 avril, avec un moment fort le 17 pour la célébration de la nouvelle année. Cette fois-ci, il ne se passera rien - contrairement aux souhaits de l'armée - le peuple ayant décidé de boycotter le plus grand événement de l'année dans le pays.

A Monywa, la jeunesse birmane a encore preuve d'imagination avec cette fois-ci, une grève des sculptures sur sable. De très réalisations ont été réalisées sur le banc de la rivière Chindwin. Il en faut du courage, quand on sait qu'à tout moment ces artistes peuvent être repérés par des militaires armés jusqu'aux dents et risquent une arrestation, des coups, des tortures et au pire la mort. Sur leurs oeuvres, ils y ont inscrit leurs souhaits comme : " Nous voulons la démocratie ".

La créativité de la jeunesse birmane a aussi abouti à une grève de la pastèque à Thingagyun, un quartier de Yangon pour protester contre les prix bas de ces fruits birmans exportés massivement vers la Chine. L'occasion d'appeler encore au boycott des fruits et produits chinois.

A Loikaw cette fois, une manifestation avec des humains, comme il y en a eu beaucoup aujourd'hui dans le pays à Mandalay, Mogok, Hsipaw, Bago, Taungoo... Dans la capitale de l'état Kayah, c'était avec des larmes coulant sur le visage que les citoyens ont défilé dans les rues. Avec des pancartes qui en disent long sur l'état d'esprit du peuple : " Les dictateurs doivent rembourser chaque goutte de mes larmes ", pouvait-on lire.

Et comme les manifestations ne s'arrêtent jamais. La nuit, c'est la manifestation de la lumière qui a touché tout le pays. Dans toutes les villes et villages de Birmanie, les habitants ont allumé leurs téléphones ou leurs lampes de poche. Le ciel du pays s'est éclairé en début de soirée : " Les étoiles brillent sur le sol birman pour défier l'armée ", entend-on à travers tout le pays. Un peuple birman uni plus que jamais dans son combat contre la dictature.

 

Samedi 10 avril : Au lendemain d'un bain de sang, l'incroyable résistance du peuple birman

" Plus d'une centaine de manifestants ne peut pas marcher avec nous aujourd'hui, mais les survivants doivent continuer à se battre pour le bien des héros tombés au combat et pour poursuivre notre route vers la démocratie ", lance un citoyen de Bago. Ce matin, dans cette ville à 70 km à l'ouest de Yangon, les habitants étaient de nouveau dans la rue à manifester. Au lendemain d'un terrible massacre commis par la junte militaire. Le bilan s'alourdit d'heure en heure. Certains médias locaux annoncent plus de 80 morts et des dizaines de disparus.

Dans la matinée, les habitants ont retrouvé des cadavres dans la ville, notamment devant le marché Alingyaung. A l'endroit même où des militaires, en plus de tuer des civils, ont dévasté plusieurs commerces, volant notamment des téléphones portables et tout ce qu'ils trouvaient sur place. Ils ont aussi forcé plusieurs logements, fouillant dans les meubles à la recherche de téléphones pour très certainement effacer toutes traces de leur massacre dans la ville. Comme le dit hélas un habitant de la ville : "Les militaires sont en train de commettre un véritable génocide contre leur propre peuple".

Dans la journée, l'armée a annoncé qu'elle allait retirer les antennes PSI et aucun civil n'était autorisé à sortir entre 10 et 15 heures. Une manière de museler encore un peu plus la population de Bago déjà meurtrie.

Au nord-ouest du pays, à Kale, la population continue de protester fermement contre les dictateurs (photo ci-dessus). Dans une ville où pourtant de nombreux manifestants sont tombés sous les balles de l'armée. Des habitants toujours aussi déterminés malgré la peur. " Tout le monde a peur de mourir, mais nous ne pouvons pas arrêter notre lutte contre l'injustice ", confie un habitant de la ville.

Un pays où les manifestations ont encore marqué cette journée de samedi. Avec toujours autant de créativité comme à Monywa, où la population a lancé une grève des fruits et légumes. Objectif : soutenir les produits locaux plutôt que les importations en provenance de la Chine, proche collaborateur de la junte.

D'autres manifestations ont eu lieu à Mandalay, à Yangon où le syndicat des étudiants universitaires a lancé une campagne rouge - contre le sang qui coule - à Dawei, à moto à Monywa, à Katha, Myitkyina, Mogok, Sagaing...

Résistance aussi à Tamu, à la frontière avec l'Inde, où des habitants ont tendu une embuscade aux forces armées de la junte. Les civils étaient armés de fusils de chasse artisanaux, chargés de poudre à canon. Les militaires ont été attaqués au moment où ils entraient dans la ville pour réprimer les manifestations de ce samedi. Au moins trois soldats et un local ont été tués selon les médias locaux. Pour l'heure, difficile d'établir un bilan complet du fait des grandes difficultés à accéder à internet dans ce secteur du pays.

Dans la région de Lashio cette fois-ci, les organisations ethniques armées ont lancé, ce samedi, une attaque contre un poste de police à Maung Mon. Selon les premières informations, au moins 14 policiers ont été tués au cours de cette offensive.

Ce soir, le peuple birman est toujours uni dans son combat et prie en chantant pour un retour au plus vite à la démocratie et à la liberté, comme ici à Mogok.

 

Vendredi 9 avril : Entre peine de mort et massacre à Bago, les Birmans sous le choc

L'amie Chaye de Yangon est complètement abasourdie ce soir. Elle m'envoie de nombreux messages pour décrire une situation qu'elle n'avait jamais imaginée. " Je suis anéantie par rapport à ce qu'il se passe dans mon pays. Chaque jour qui passe, plus je maudis l'armée et tous les actes criminels qu'elle commet ". La jeune femme qui habite un quartier proche du centre-ville poursuit à sa manière son combat contre la junte militaire, en manifestant dès qu'elle le peut. " J'ai peur de perdre la vie quand je sors dans la rue ou quand je vais manifester avec mes amis. Mais j'ai encore plus peur de vivre sous la junte militaire ". Ce soir, elle a filmé discrètement les militaires et les policiers qui patrouillent en bas de chez elle, armes à la main. " Je ne vais encore quasiment pas dormir cette nuit. C'est un cauchemar ".

Une junte militaire qui a encore commis des atrocités aujourd'hui à Bago. Depuis plusieurs jours, la ville est ciblée par les militaires, notamment la rue Ma Ga Dit, considérée comme un bastion de la protestation. Ce matin, l'armée a enlevé les barricades dressées par les habitants et a tiré sur la foule. Certains médias locaux avancent des chiffres de 61 tués et des centaines de disparus. " Ils tiraient avec des armes lourdes. Maintenant j'entends encore le bruit assourdissant des coups de feu ", a témoigné un habitant à un reporter local. Les militaires utilisent des armes lourdes, des grenades et des lance-roquettes pour tuer des civils non armés. Les habitants ont pris des photos des munitions utilisées par l'armée.

Des milliers d'habitants de Bago ont été contraints de fuir leurs habitations ce matin après qu'environ 200 militaires ont attaqué un quartier de la ville. Selon des témoins, les cadavres ne pouvaient pas être ramassés en raison des tirs incessants. Les reporters sur place n'ont pas pu donner d'éléments précis sur le nombre de victimes du fait que le quartier a été entièrement bouclé par l'armée. L'armée empêchant quiconque de venir secourir les blessés.

L'armée qui multiplie ses menaces et a annoncé ce soir sur la chaîne de propagande MRTV que 19 militants pro-démocratie du quartier Oakkala nord et quatre de Bago ont été condamnés à mort. Sur les images diffusées, on les voit tous avec des traces de tortures. Leur seul tort : avoir participé aux manifestations pro-démocratie.

Et voilà maintenant que le porte-parole de la junte, le général Zaw Min Tun déclare à la presse à Naypyitaw que le pays revient à la normale et que les ministères et les banques reprendraient bientôt leurs activités complètes. Il se félicite de la diminution du nombre de manifestations du fait de la coopération de la population. Avant de se placer en victime et de demander aux citoyens " d'aider les forces de l'ordre et de coopérer ". Inimaginable quand on sait que le junte a fait près de 620 morts depuis le coup d'état. Un général qui ne doute de rien et affirme que l'armée n'a pas recours aux armes lourdes et qu'elle dénombre dans ses rangs 248 décès. Puis de réitérer ses menaces : "Nous pouvons tuer 500 personnes en une heure, si nous voulons ".

En attendant, le pays est toujours paralysé, les grèves contre le régime militaire sont généralisées et la population n'est pas prête de céder.

La population, elle, n'en démord pas. " Les arrestations arbitraires montrent que la junte militaire n'a toujours pas de contrôle effectif sur le pays. Arrêter presque tout le monde n'est pas une façon de gouverner un pays ! ", souligne un représentant du mouvement de désobéissance civile (CDM). Aujourd'hui encore, deux acteurs réputés ont été arrêtés : Pyay Ti Oo et Eaindra Kyaw Zin. Ce qui fait dire à un membre du CDM : " A ce stade, la junte devrait simplement déclarer tout le pays comme une prison ".

Aujourd'hui les manifestations se sont poursuivies à travers le pays à Pharkant, Mandalay (photo ci-dessous), Sagaing, Tamwe, Dagon nord, Amarapura, Ye-U, Mogok, Mayangone, Dawei, Monywa et malgré le nombre important de victimes à Kale. Des rassemblements aussi bien le jour que la nuit.

 

Jeudi 8 avril : le peuple birman réduit au silence

Une petite note d'espoir aujourd'hui avec pour la première fois depuis le coup d'état, l'ambassade de Chine au Myanmar s'est entretenue avec des membres de la LND (Ligue nationale pour la démocratie). Les deux parties ont discuté des troubles qui ont ravagé le pays depuis la prise de contrôle militaire. Le journal l'Irrawaddy a appris que les représentants du peuple ont demandé à la Chine de soutenir leurs efforts pour faire tomber les putschistes et restaurer le régime civil dans le pays. Pour l'heure, la Chine n'a pas réussi à prendre une position ferme contre le coup d'état. Ce premier pas est une lueur d'espoir, même si le peuple birman ne semble plus faire confiance à la Chine depuis plusieurs semaines maintenant.

Un peuple qui multiplie les actions pour se faire entendre auprès de la communauté internationale. Sachant que ses moyens sont limités et s'amenuisent au fil des jours. Mes amis qui ont encore accès à internet se comptent aujourd'hui sur les doigts d'une main. Et ils doivent faire preuve de débrouillardise pour pouvoir se connecter et pour ne pas être repérés par la junte. A l'heure où j'écris ces quelques lignes, j'apprends que les forces armées s'en prennent aux habitants du quartier Lanmadaw à Yangon (photo ci-dessus). Ils forcent des portes d'habitation et vérifient les téléphones portables des civils. Selon les informations d'un média local, une dizaine de personnes a été arrêtée avec les mains liées derrière le dos.

Ne plus communiquer d'informations, ni en obtenir de l'étranger, c'est la volonté de la junte. Ce jeudi matin, dans plusieurs villes de la région de l'Ayeyarwaddy, comme Hinthada, la junte confisque les télévisions par satellite et les appareils Canal + des maisons et des magasins (photo ci-dessus). Afin encore une fois que le peuple n'accède plus à une quelconque information venue de l'étranger.

Comme si cela ne suffisait pas, après internet, l'armée bloque maintenant le flux d'informations des chaînes Mizzima et DVB TV Chanel. Toujours dans le but que toutes les informations qui ne vont pas dans leur sens ne soient pas diffusées au peuple.

La junte n'aime pas les médias, ni les artistes. Le mannequin et acteur de renom Paing Takhon (ci-dessous) a été arrêté à 5 heures du matin dans le quartier Nord Dagon. Certains médias prétendent que le jeune homme n'est pas dans un bon état de santé. Aujourd'hui en Birmanie, sous le règne de l'armée, les mandats d'arrêt contre les personnes populaires sont une tendance. Bref la junte n'aime personne, hormis les militaires !

Mais l'armée va devoir faire face à l'ingéniosité, la créativité et la solidarité de tout un peuple. Ce jeudi, c'est une grève des chaussures de marche qui a touché tout le pays. Des chaussures avec des fleurs ont envahi les rues et les lieux publics. " Avec ces chaussures, nous avons franchi ensemble bien des étapes, nous avons manifesté tous les jours et marchons vers la démocratie fédérale. Ces chaussures avec des fleurs, c'est aussi un hommage à tous ceux qui sont tombés pendant ce long voyage ", souligne un manifestant.

A Taunggyi, il y avait aussi des chaussures, mais surtout des cerfs volants imprimés des trois doigts. Ils ont été lancés dans le ciel par de jeunes manifestants ce jeudi matin. " Des cerfs volants, symboles de la liberté retrouvée ", crient en choeur les manifestants.

Les manifestations se poursuivent à travers le pays. Comme à Bago (photo ci-dessous), où malgré les tirs de l'armée la veille, la population est retournée dans la rue comme pour lancer un défi à la junte. Malgré la répression, mais aussi des victimes, à Myingyan, les habitants continuent de se mobiliser et manifestent toujours aussi nombreux. Alors qu'à Loikaw et à Tamwe, les habitants ont décidé de manifester la nuit.

Un peuple qui montre jour après jour sa détermination. Et il peut compter sur sa grande générosité. Une scène inhabituelle aujourd'hui dans le pays. Les stocks de riz s'épuisent dans certains villages. Alors les nones sont descendues dans les rues. Au lieu d'accepter l'aumône, ce sont elles qui ont fourni des aliments à la population. Les habitants les accueillant à bras ouverts et leur lançant : " Nous n'avons que vous sur qui compter ". Bel exemple de solidarité de tout un peuple pour lutter ensemble contre la dictature.

 

Mercredi 7 avril : le sang a encore trop coulé

Encore une triste journée en Birmanie. Les victimes se comptent par dizaines aujourd'hui. Les forces armées ont tiré sur des manifestants tuant au moins 13 personnes et faisant plusieurs blessés.

Le plus lourd bilan est à Kale dans le nord-ouest du pays avec au moins 11 morts, des blessés et plusieurs civils arrêtés. Selon des témoins, l'armée a attaqué avec des armes lourdes et des fusils automatiques. " Les militaires se sont déployés dans les rues, ils tiraient sur tout ce qui bougeait. Ils ont même tiré à l'intérieur des maisons ", raconte un habitant.

Des scènes choquantes circulent sur les réseaux sociaux, malgré les coupures incessantes d'internet. On y voit des civils prisonniers, les yeux bandés, à genoux, dont un torse nu recevoir des coups, être maltraités et être contraints de se lever et marcher sans aucune visibilité et en étant toujours frappés. Des actes inhumains qui ont vivement fait réagir sur la toile. Sauf la communauté internationale qui n'a pas encore ouvert les yeux face à ces crimes contre l'humanité.

Du sang aussi à Bago où les militaires terroristes ont attaqué un quartier de la ville ce matin, forçant toutes les barricades et tirant à balles réelles. Au moins deux personnes ont été abattues et une vingtaine de personnes auraient été arrêtées. Des blessés ont également été recensés à Nyaungshwe (lac Inle) et Myingyan. A Taze (photo ci-dessous), une douzaine de personnes a été blessée par les troupes du régime. C'est la première fois que la junte réprime les manifestations anti-régime dans cette ville où des dizaines de milliers de personnes se rassemblent chaque jour.

Par ailleurs, au moins sept petites explosions ont été entendues à Yangon, notamment dans des bâtiments gouvernementaux, un hôpital militaire et un centre commercial. Un incendie s'est également déclaré, mercredi, dans l'usine de confection JOC, propriété chinoise, à Yangon. Des habitants prétendent que ces actions sont menées par l'armée comme prétexte à intensifier la répression.

Ce qui fait les affaires du Général Min Aung Hlain, qui ne doute de rien affirmant que ces attaques sont l'oeuvre " d'émeutiers ". Pire il déclare que le Mouvement de désobéissance civile est à l'origine de l'interruption du fonctionnement des hôpitaux, des écoles, des routes, des bureaux et des usines. Allant même jusqu'à affirmer : "Bien que des manifestations sont organisées dans les pays voisins et dans la communauté internationale, elles ne détruisent pas les entreprises. Le MDP est une activité visant à détruire le pays ". On aurait plutôt pensé le contraire, à savoir que l'armée détruisait son propre pays ! En lui rappelant les derniers chiffres : 598 morts depuis le coup d'état, 3 577 arrestations et 2 847 civils emprisonnés.

Et pendant ce temps, la peuple birman est toujours aussi mobilisé avec des manifestations dans tout le pays, à Hpakant, Pyu, Mayangone, Ye-U, Mandalay, Mogaung parfois avec des fleurs, souvent avec des panneaux aux slogans anti-régime et d'autres fois très tôt comme à Dawei, où les ingénieurs et les personnels de l'éducation sont sortis dans la rue vers 5 h 30 alors qu'il faisait encore nuit.

Mobilisés et généreux dans ces moments ô combien difficiles. Au milieu des difficultés économiques provoquées par la junte militaire, des campagnes de dons se multiplient dans tout le pays. Moments durant lesquels les habitants partagent ce qu'ils ont entre eux. Avec un mot d'ordre : "Prenez si vous en avez besoin, faites un don si vous avez déjà ce qu'il faut !"

 

Mardi 6 avril : Des défilés en tous genres avant un appel au boycott pour la fête de l'eau

Des jeunes birmans appellent au boycott la traditionnelle fête de l'eau du mois d'avril afin de défier la junte, mais aussi pour rendre hommage aux nombreux morts. A cette période de l'année, le peuple birman est en pleine préparation du festival Thingyan, célébrant la nouvelle année. Les festivités devaient démarrer le 13 avril, avec plusieurs jours de vacances pendant lesquelles le pays est habituellement totalement paralysé, sans transports publics notamment.

Une semaine avant cette fête de l'eau, des jeunes de Yangon, de Taunggyi et d'autres régions du pays ont lancé une campagne en ligne exhortant la population à ne pas participer à l'événement. " Si la campagne s'avère un succès, ce serait un coup dur pour la junte, qui veut désespérément montrer au monde que le pays est sous contrôle et que la situation est revenue à la normale", peut-on lire dans le journal l'Irrawaddy. "C'est l'un des festivals que j'apprécie le plus. Tant que les militaires sont au pouvoir, le bonheur ne signifie rien pour nous. Même le festival Thingyan ne peut pas nous l'apporter. En plus, toute participation sera un acte de déshonneur envers les personnes assassinées par le régime", souligne un habitant du quartier Thaketa à Yangon.

Aujourd'hui encore, la Birmanie a connu son lot de manifestations avec toujours autant d'originalité dans leur organisation. Les Birmans font vraiment preuve d'imagination pour se faire entendre. Et ce même s'ils n'ont plus accès à internet pour communiquer avec le monde. De nombreux défilés ont eu lieu avec des fleurs Padauk pour symboliser l'arrivée de la nouvelle année à Pyu, Mandalay... Malgré le froid et la pluie (photo ci-dessus), des habitants de Nanmatee sont sortis dans la rue au lever du jour pour protester contre le régime militaire. Des rassemblements aussi à Tedim dans l'état Chin (ci-dessous) avec des masques pour dire " stop aux violences ", à Kanbalu dans la région de Sagaing, à Bago, Bagan...

A Oakkapala sud, les imperméables étaient de sortie pour manifester, avec un message clair des contestataires : " Qu'ils pleuvent ou qu'ils fassent du soleil, nous serons là dans la rue, jusqu'au départ de la junte".

" Les mains tachées de sang du régime ne peuvent pas diriger la Birmanie "

D'autres habitants ont lancé la grève du sang, pulvérisant de la peinture rouge symbolisant le sang, dans les rues et les lieux publics pour honorer les manifestants anti-coup d'état qui sont tombés au combat et pour exprimer leur défi constant à la junte militaire. Et encore un message fort du peuple : " Les mains tachées de sang du régime ne peuvent pas diriger la Birmanie. L'armée est censée protéger les civils, pas les tuer ! "

A Mandalay, ce sont des bateaux en papier qui ont été confectionnés avec des photos des héros tombés sous les balles de l'armée. Des bateaux qui ont navigué en paix sur la rivière. Emouvant.

La répression des forces armées se poursuit. Depuis plusieurs jours, ce sont les artistes et célébrités du pays qui sont également pris pour cible. Le comédien populaire Zarganar, alias Maung Thura (photo ci-dessous), a été arrêté ce mardi à Yangon. La raison de son arrestation n'est pas encore connue. Elle arrive au moment où la junte militaire a émis des mandats d'arrêt contre une soixantaine d'artistes et célébrités.

Une junte prête à tout pour faire céder le peuple de ses envies de démocratie. Dix-neuf manifestants ont été enlevés hier à Loikaw et un homme de 50 ans a été tué. A Moekaung, dans l'état Kachin, des militaires ont tiré sur des motocyclistes. Une balle a touche mortellement un civil qui se trouvait dans sa maison. Par ailleurs, des corps sans vie sont découverts par la population dans des terrains vagues, comme à Mandalay. Des civils qui apparemment avaient disparu depuis plusieurs jours et pour lesquels plus personne n'avait de nouvelles. Le régime militaire est toujours assoiffé de sang, mais il devra encore faire face à la détermination de tout un peuple, bien décidé à se faire entendre de jour comme de nuit.

Un peuple courageux à l'image de ces manifestants à Kalay (ci-dessous). Très mal armés mais déterminés, ils parviennent à se défendre. Equipés uniquement de fusils de chasse et artisanaux, les manifestants de cette ville reculée se battent à leur manière. Mais combien de temps cela peut-il encore durer, dans cette ville où il y a déjà eu de nombreux morts ?

 

Lundi 5 avril : Même sans internet et isolé du monde, le peuple birman ne cède pas

L'état d'esprit du peuple birman est toujours aussi extraordinaire. Après les manifestations silencieuses, la grève des fleurs ou encore la grève des oeufs de Pâques, hier, où la population a encore fait preuve d'ingéniosité, les manifestations se poursuivent, même dans les coins les plus reculés du pays, et totalement isolés depuis la coupure d'internet. " Il nous a fallu deux jours pour recevoir des images. Ils ont parcouru 50 km pour pouvoir les envoyer. Même pour les gens sans internet, la révolution continue dans chaque partie de la Birmanie ", relève une habitante qui a posté une photo d'enseignants en grève dans le village de Singtu, dans la région de Mandalay.

Il y a encore eu de nombreuses manifestations ce lundi avec des moines à Mandalay, des étudiants de l'université Yadanabon, des défilés avec des fleurs à Mayangone, malgré la pluie à Bago, ainsi qu'à Ye-U avec les personnels de l'éducation et les enseignants.

La célèbre fleur nationale le Padauk que l'on a beaucoup vu dans les rues. Cette fleur si renommée pendant le festival de l'eau Thingyan, en avril, joue un rôle prépondérant dans les manifestations. A Yangon, elles servent à décorer les panneaux et les slogans anti-junte. Des défilés avec des fleurs également à Dawei, Hledan ou Loikaw. La population manquera encore les festivités après le Covid l'an passé, cette année, le coup d'état annule par la force des choses le festival le plus célèbre du pays.

La solidarité et la générosité sont toujours omniprésentes. Les distributions de nourriture se généralisent dans le pays, alors même que les denrées alimentaires de base ont augmenté. A Thaketa et Dawbon, deux quartiers de Yangon, des dons de nourriture sont organisés pour la deuxième journée consécutive. " Prenez ce dont vous avez besoin et partagez ce que vous avez en trop ", peut-on entendre dans la rue. Une opération à laquelle de nombreux habitants ont participé. " Les habitants sont généreux et unis quand ils luttent ensemble", insiste un bénévole.

En attendant des jours meilleurs, il est toujours très compliqué de s'exprimer librement à travers le pays. La police a effectué une descente dans les bureaux d'un média de l'état Chin. Le personnel du Hakha Post avait heureusement déjà quitter son bureau - se sachant surveillé - avant l'arrivée des forces armées. Ces dernières ont pris deux ordinateurs et des documents. Depuis le coup d'état, cinq publications birmanes, dont Myanmar Now et Mizzima, ont vu leurs bureaux pillés et leurs licences d'édition révoquées par la junte.

A Kalay, dans le nord du pays, le premier échange de prisonniers a été signalé. Neuf civils ont été libérés en échange de sept policiers capturés par des manifestants. Les neuf prisonniers libérés appartenaient à un groupe d'une quarantaine de civils détenus dans la ville depuis le 7 février.

A travers le pays, une vague d'incendies mystérieux se poursuit. Des bureaux de l'administration locale ont brûlé la nuit dernière, pendant les heures de couvre-feu, à Dagon nord et Taunggyi. La veille, un incendie s'était déclaré dans un autre bureau administratif à Sanchaung.

Au rayon des inquiétudes, les échafaudages ont vu le jour autour de la pagode Shwedagon à Yangon et interrogent beaucoup de Birmans. Les photos de soldats embarquant des boîtes de donation au début du coup d'état avaient déjà outré un certain nombre de personnes. " Pourquoi ce besoin urgent de changer le parapluie de Shwedagon en cette période de coup d'état. L'atout le plus précieux de Shwedagon est sa couronne avec 5 500 diamants, 2 300 rubis, 4 000 cloches dorées et autres pierres précieuses. En espérant qu'ils ne disparaîtront pas", s'inquiètent des habitants de la ville.

On apprend aussi que des bombes artisanales auraient été utilisées dimanche contre des sites liés à l'armée à Bago. Des attaques ont eu lieu contre le bureau de Mytel, un opérateur de télécommunications appartenant à l'armée birmane, et contre les forces de sécurité à la porte sud de la pagode Shwemadaw. Les attaques ont été menées par des cyclistes non identifiés, selon les habitants de Bago.

Enfin, on apprend ce lundi, que la chaîne américain CNN a affirmé qu'au moins huit personnes ont été arrêtées après leur avoir parlé à Yangon. Elles ont été libérées. La journaliste Clarissa Ward évoque " un incident pénible ". 

 

Samedi 3 avril : Même sans le son, ni l’image, la résistance s’amplifie à travers le pays

Du monde, toujours du monde dans les rues de Birmanie, où le peuple témoigne de sa détermination comme au premier jour du coup d’état, voilà maintenant 62 jours. A Kale, les habitants ont de nouveau manifesté avec un sit-in dans la ville. Ici, il y a une forte résistance de la population, résultat du sang qui a coulé pendant les confrontations.

De la résistance aussi à Mandalay avec les ingénieurs qui ont manifesté à moto dans les rues, sous les yeux des nombreux habitants qui les supportent. Il y avait aussi foule à Dawei, là aussi pour dénoncer les nombreux morts tombés dans la ville, les arrestations arbitraires et les enlèvements avec brutalité.

Dans l’état Mon, des jeunes ont sorti les skates pour une manifestation originale et pacifiste. Leur message - à destination des militaires -  était clair à travers ces différentes acrobaties : « Les jeunes ne tombent jamais ! ».

On ne l’apprend qu’aujourd’hui, six policiers ont été tués, jeudi, dans une attaque contre un poste de police de Nan Phar Lone, dans la région de Tamu, à la frontière de l’Inde. L’attaque a été menée par un policier qui avait rejoint le Mouvement de désobéissance civile, avec un groupe de locaux à l’aide de grenades. A l’avant du poste de police, des militaires ont riposté à l’arme automatique. L’assaillant, ce policier de 25 ans, a été tué. Malgré le recours à la force meurtrière des soldats et les menaces d’arrestations, les habitants de Tamu sont de nouveau descendus dans la rue vendredi et samedi pour protester contre le régime militaire.

La journée de samedi a encore été marquée par des violences avec plusieurs morts à Thaton, Bago et à Monywa où au moins trois personnes ont été tuées par l’armée. A Mayangone, un quartier de Yangon, le corps non identifié d’une femme a été retrouvé mort dans un terrain vague avec ses mains attachées dans le dos. 

La visite de la journaliste américaine de CNN, Clarissa Ward, suscite encore de vives réactions à travers le pays. Selon des journalistes locaux, cinq personnes ont été arrêtées par les militaires après le passage de l’équipe de journalistes sur le marché Mingaladon à Yangon. Parmi les arrestations, deux ont été interviewées par la journaliste américaine, une troisième prenait des photos, tandis que deux employées d’un magasin ont également été enlevées car elles prenaient des photos de la journaliste. 

Aujourd'hui les habitants sont partagés. Certains pensent que parler à CNN peut contribuer à sauver le pays. Sauf que les sources de CNN sont en danger. Pour rappel, si CNN a répondu favorablement à l’invitation de la junte militaire pour une visite officielle, ce sont 56 journalistes qui ont été arrêtés par les forces armées depuis le 1er février.

De jour en jour, les communications vers l’étranger se raréfient, la faute à la junte qui coupe quasiment tout le réseau internet. « Sans le wifi, nous ne pouvons pas obtenir les nouvelles. Je ne sais pas exactement ce qu’il se passe et je me sens en insécurité. Je sens que je ne suis plus en sécurité même à la maison », déclare un habitant de Yangon à un journaliste local. Cette coupure volontaire d’internet est principalement destinée à ce que les Birmans n’aient pas accès aux informations des journalistes sur le terrain. « Que l’information n’atteigne pas les médias, et qu’elle ne passe pas des médias au public », confie un journaliste de l’agence Myanmar Press Photo.

Pas étonnant aujourd’hui que l’on découvre quelques photos assez surprenantes (ci-dessus) sur les réseaux sociaux comme ces vieux téléphones posés sur une table dans la rue et utilisés comme points d'appels publics. C’était l’ancien temps, bien avant 2015, lorsque ce système a complètement disparu avec la généralisation des téléphones portables. Mais sans internet, la crainte d’un retour à ces sombres années persiste. Dans un pays, où les journaux papier ont, depuis le coup d’état, quasiment disparu de la rue.

Aujourd’hui on apprend aussi qu’environ 160 membres du personnel des médias d’état ont rejoint le mouvement de désobéissance civile. Ils sont contraints de quitter leur logement de fonction. Des personnels qui ont également perdu leurs avantages sociaux et leur pension. Tel est le prix à payer pour un retour espéré vers la démocratie.

Dans une récente interview, le Dr Sasa, nommé envoyé spéciale auprès de l'ONU, déclare : " Notre mouvement pacifique est plus fort que leur action terroriste. Tous nos morts sont des héros de la démocratie, il faut s'assurer qu'ils n'ont pas donné leur vie pour rien ". Précisant qu'il compte toujours sur l'idée d'une armée fédérale avec les 25 groupes armées issues des minorités ethniques, mais aussi des policiers qui veulent déserter et rejoindre le mouvement citoyen". Avant de conclure : " Si l'ONU ne fait rien, nous nous protégerons nous-mêmes ".

Vendredi 2 avril : Suspension de la connexion internet, arrestations derrière le dos de CNN ou pour des publications sur Facebook

La junte avait annoncé, jeudi, vouloir suspendre la connexion internet. Les premiers effets se font ressentir et j’ai encore perdu quelques contacts en Birmanie. Heureusement, quelques jeunes disposent encore de moyens pour communiquer sur les réseaux sociaux afin de nous informer de ce qu’il se passe. Tout en sachant qu’ils doivent se montrer très prudents. Selon des locaux, deux enseignantes de Myeik ont été arrêtées aujourd’hui après avoir publié sur leur page Facebook des messages encourageant à rejoindre le mouvement citoyen.

Les informations à destination de Birmanie se raréfient, ce que confirme la correspondante RFI à Bangkok : « De moins en moins d’informations nous parviennent, le pays est plongé dans le noir ».

L’information viendra peut-être de la chaîne américaine CNN toujours en reportage en Birmanie avec sa journaliste Clarissa Ward. Une visite controversée qui sème le trouble au sein de la population. Ce vendredi, sur le marché d’Insein, deux femmes qui participaient à une manifestation contre le régime militaire durant la visite de CNN ont été arrêtées. Pendant le passage de la journaliste, des habitants, des vendeurs et clients ont improvisé une manifestation en tapant sur des casseroles et en scandant des slogans anti-régime. Après le départ de l’équipe de CNN, un véhicule du convoi a fait demi-tour et des hommes en sont sortis pour interpeller deux femmes qui étaient dans le mouvement de protestation.

Une journée avant toujours autant de manifestations. Des milliers de personnes étaient présentes à Yinmabin, Katha, Bago, Kyauk Myaung, Hpakant, Mandalay, Monywa où les rues ne désemplissent pas ou encore Win Way dans la région de Dawei avec une manifestation silencieuse.

Aujourd’hui, c’était aussi la manifestation des fleurs en hommage aux victimes du coup d’état et pour exprimer sa défiance face au régime militaire. Des fleurs, le Padauk célèbre en avril en Birmanie, étaient disposées dans des lieux publics pour qu’elles soient visibles de tout le monde. Et hélas même des militaires qui ont saccagé plusieurs parterres de fleurs notamment à Hlaing.

Ces mêmes militaires qui poursuivent les violences à travers le pays. Il y a eu plusieurs blessés dans le village de Thapyayaye dans la région de Sagaing après de multiples coups de feu des militaires. Un raid armé durant lequel quatre personnes ont été arrêtées. Les arrestations – et les enlèvements – se multiplient dans tout le pays. Cependant peu d'informations sont remontées dans la journée, en raison de l'arrêt d'internet dans le pays.

Une manifestation avec des déguisements s’est tenue à Mawlaik, dans la région de Sagaing, où des jeunes ont pris position dans un cimetière avec des tenues de fantômes. Ils tiennent des pancartes qui en disent long sur leur rejet de la junte militaire : « L’enfer vous attend les soldats », « Même les fantômes ne veulent pas vivre sous la dictature », peut-on lire. Au moment même, j'apprenais que des tombes avaient encore été saccagées par des militaires dans l'état Chin.

De son côté, la junte militaire persiste dans ses contradictions. Ainsi dans un communiqué, elle invite les populations qui ont fui à la suite de violences - à l'étranger ou dans des régions contrôlées par les groupes ethniques - à revenir sur leurs terres d'origine. Un message appelé : " Réinvitation ". Il fallait oser après toutes les brutalités et les atrocités commises par la junte. Ce qui fait aussi réagir un journaliste spécialiste de l'Asie du Sud-Est qui s'interroge sur Twitter : " Peut-être est-ce un retour en quarantaine, direction la prison ? "

Le groupe Accor dans la même logique que Total

Autre sujet, économique cette fois-ci, avec les entreprises étrangères confrontées à des choix difficiles à savoir partir, suspendre leurs activités ou rester en Birmanie. Les ONG ont appelé ces entreprises à revoir leur présence dans le pays. Le groupe Total a fait le choix de rester et au niveau touristique, la chaîne hôtelière française Accor est sur le point d'en faire autant.

Elle qui exploite neuf hôtels en Birmanie et en prévoit une demi-douzaine de plus. Elle n'envisage pas non plus de quitter ou de couper les liens avec son partenaire local, Max Myanmar Group, qui n'est pas soumis à des sanctions. Accor, qui emploie une main d'oeuvre locale d'environ 1 000 personnes, considère " le tourisme comme le dernier lien entre la population birmane et le reste du monde", a déclaré une porte-parole. Le tourisme en Birmanie, on n'osait même plus aborder le sujet tellement la reprise de cette activité paraît lointaine...

 

Jeudi 1er avril : Le sang du peuple à la place de l’eau pour le festival Thingyan !

La junte militaire n’est plus à incohérence près. Aujourd’hui, elle a annoncé qu’elle voulait célébrer les festivités du Thingyan qui accompagnent la fête de l’eau et la nouvelle année en Birmanie. Elle propose un cessez-le-feu pour un mois et pour dit-elle « travailler une paix éternelle ». J’ai essayé d’en savoir plus sur cette curieuse annonce surtout après le bain de sang que vient de vivre le pays depuis de longues semaines. Une amie me confirme les dires des forces armées, avec une petite subtilité et pas des moindres. Le cessez-le-feu est valable avec les groupes armés mais pas pour le peuple. « Les militaires pourront toujours tuer et torturer les citoyens sans arme », me confie-t-elle désabusée.

Les habitants, pour leur part, ont décidé : cette année, ils boycotteront le festival Thingyan. Certains rassemblements notamment à Yangon faisaient clairement comprendre la position du mouvement citoyen, qui n’a évidemment pas la tête à faire la fête. Et de lancer aux autorités militaires : « Allez-vous utiliser le sang du peuple à la place de l’eau pour le festival ? » (photo ci-dessus).

Une bonne nouvelle quand même aujourd’hui avec l’abolition de la fameuse constitution de 2008 qui garantissait l’emprise du pouvoir militaire dans la politique du pays. C’est maintenant terminé, et le peuple birman se met à rêver d’un projet de charte de l’Union fédérale. Et qui sait, à l’avenir, une union démocratique fédérale de la Birmanie. On en est encore loin, mais pour marquer le coup, de nombreux manifestants à Yangon, Mandalay, Monywa… ont brûlé la constitution de 2008.

En attendant, les citoyens birmans ont toujours besoin de soutien et ce mercredi, une fois encore, ils n’ont pas pu compter sur la Chine qui a rejeté toute idée de sanction envers la junte militaire après un réquisitoire pourtant implacable de l’émissaire de l’ONU pour la Birmanie. Cette dernière a évoqué un risque sans précédent de guerre civile, en exhortant le conseil de sécurité à agir. « Un bain de sang est imminent », a mis en garde Christine Schraner Burgener, émissaire de l’ONU en Birmanie. « La cruauté des militaires est trop grave et de nombreuses organisations armées ethniques manifestent clairement leur opposition, renforçant le risque de guerre civile à un niveau sans précédent ».

Aujourd’hui, il y a encore eu des victimes à Monywa, Mandalay… Une centaine de maisons a brûlé dans la banlieue de Mandalay (photo ci-dessus), et environ 1 000 personnes ont tout perdu, contraintes d’être déplacées. Pour l'heure, l'origine de cet important sinistre reste inconnu.

Dans la nuit de mercredi à jeudi, pour une raison encore indéterminée, deux supermarchés appartenant aux militaires ont brûlé à Yangon (ci-dessus) pendant les horaires du couvre-feu, vers 2 heures du matin, sur la route de Bogyoke en centre-ville avec Ruby Mart et dans le quartier Mayangone avec l’enseigne Gandamar Wholesale.

Une journée encore marquée par de nombreuses manifestations à Hluttaw, où les fleurs symbolisant la fête de Thingyan et le mois d’avril étaient encore de sortie, à Taze où ils étaient plusieurs milliers rassemblés, tout comme à Monywa ou encore à la frontière thaïlandaise, au renommé passage des trois pagodes.

Une journée également marquée par une autre annonce brutale : une coupure totale d’internet portant effet dès ce soir. Les dirigeants militaires ont ordonné aux fournisseurs de services internet de fermer les services haut débit sans fil jusqu’à nouvel ordre, ont déclaré plusieurs sources de télécommunication. Le pays était déjà sérieusement impacté au niveau des communications extérieures, elles devraient se réduire encore comme peau de chagrin d’ici quelques heures. En espérant conserver quelques contacts pour ne pas taire ce qu'il se passe dans mon pays de coeur, la Birmanie.

 

Mercredi 31 mars : L’armée birmane veut redorer son image devant la télé américaine

Je suis à peine réveillé que je reçois des messages de Jin Jin, une amie de Yangon, qui m’annonce avec surprise l’arrivée, hier soir, d’une équipe de journalistes américains, dont la renommée Clarissa Ward, de la chaîne CNN dans la ville. Elle se demande comment est-ce possible, alors que l’entrée dans le pays est interdite à tous les étrangers, et encore plus aux journalistes. Tout simplement parce que la junte militaire a délivré un visa à ces journalistes et qu’ils seront accompagnés de militaires pendant tout leur reportage.

« Ils ne vont pas dans les quartiers où les habitants se mobilisent et où des barricades ont été installées. Ils ne vont pas interroger les gens du peuple, ceux qui ne veulent pas de la dictature. Bref, la junte veut leur montrer que tout va bien dans le pays alors que c’est archi-faux. Nous avons peur que l’équipe de journalistes soit influencée par l’armée », se plaint la jeune femme. Des images circulent où l’on voit les reporters interroger des femmes qui selon toute vraisemblance sont favorables au régime militaire.

J’essaie de rassurer l’amie birmane pour lui expliquer que les journalistes américains sont des professionnels et feront part dans leur reportage qu’ils n’ont eu accès qu’à des interlocuteurs présentés par l’armée et qu’ils n’ont pas eu le droit d’interroger qui ils voulaient dans la ville. Et nul doute qu’ils disposeront d’autres témoignages plus fiables venus des citoyens par le biais de différentes sources. Jin Jin semble un peu plus rassurée.

En attendant, le passage de l’équipe de CNN dans la ville n’est pas passée inaperçue et les habitants ont tant bien que mal essayé de se faire entendre. Dès que le convoi – composé d’une dizaine de véhicules de l’armée – accompagnant les journalistes était repéré dans un quartier, tous les habitants frappaient dans des casseroles depuis les balcons ou klaxonnaient afin de témoigner leur contestation face à la junte militaire. Une méthode qui n’a apparemment pas plu aux forces armées qui ont décidé de couper l’électricité dans une grande partie du pays, en début d’après-midi afin notamment de couper tous les contacts extérieurs via le wifi. Une coupure d’électricité qui n’aura sûrement pas échappé aux journalistes de CNN.

Notons quand même le culot de la junte armée qui autorise l'équipe de journalistes américains sur son sol alors même que depuis le coup d'état, 50 reporters - principalement des locaux - ont été arrêtés, sans parler de ceux qui ont été blessés.

Pendant que la chaîne américaine CNN est en Birmanie, les Etats-Unis ordonnent aux diplomates non essentiels de quitter le pays en raison des violences incessantes.

Toujours sur le plan journalistique, mais cette fois-ci en Pologne, le photojournaliste qui avait été arrêté il y a plusieurs jours en Birmanie (photo ci-dessus) a pu regagner son domicile. Il a évoqué son expérience à la radio. « J’ai eu droit à de la nourriture correcte du fait que j’étais un étranger, mais les autres jeunes qui avaient aussi été arrêtés, n’étaient pas bien nourris. Quand j’ai proposé de partager, ils ont refusé. Ils ont été battus. Je n’ai jamais vu autant d’actes inhumains ».

Dans le pays, ce mercredi, les manifestations se sont poursuivies. A Monywa, comme toujours, ils étaient encore des milliers dans les rues. Des manifestations pro-démocratie se tenaient aussi Hpruso dans l’état Kayah, à Kawlin, Yay Oo dans la région de Sagaing, à Mandalay avec des centaines et des centaines de motos, à Katha. Dans l’après-midi, des résidents du quartier Ahlone à Yangon ont protesté et réclamé que les civils détenus soient relâchés. Vers 16 heures, l’armée les a dispersés avec des grenades assourdissantes.

Dans la ville Kyun Hla, les manifestants ont fait dans l’originalité en sortant les fleurs, les Padauk qui ne poussent qu’une fois par an en avril et sont un symbole pour le pays. C’est la fleur qui symbolise la nouvelle année en Birmanie, qui doit se tenir courant avril avec la fête de l’eau. Une fête qui cette année aura un goût amer.

De la tristesse aussi chez les Karens. Environ 3 000 d’entre eux ont fui dans la jungle après les attaques aériennes de l’armée birmane. Ils cherchent à se mettre en sécurité de l’autre côté de la frontière Thaïe. Le ministère thaïlandais des affaires étrangères a déclaré mardi qu’environ 2 300 réfugiés sont retournés en Birmanie et qu’environ 550 sont restés en Thaïlande. Les militants karens ont accusé les autorités Thaïes de repousser ou de bloquer les réfugiés.

Enfin, personne n’avait de nouvelles de la Dame depuis le coup d’état le 1er février. Aung San Su Kyi se porte bien selon son avocat qui a pu s’entretenir avec elle en visioconférence.

 

Mardi 30 : Le peuple birman plus que jamais déterminé 

Le courage, ce n’est plus le mot qu’il convient d’employer pour définir l’état d’esprit du peuple birman, ça va au-delà de l’entendement. Malgré les atrocités et les nombreuses victimes, la population continue de se mobiliser plus que jamais pour exprimer son refus d’être gouverné par la junte militaire.

Des manifestations de grande ampleur se sont déroulées à Kale, ville où des citoyens sont tombés sous les balles ces derniers jours, à Katha aussi et encore des dizaines de milliers à Monywa où les rues étaient noires de monde. La foule aussi à Ayadaw, Hsipaw, Dawei, Kanbalu, Zibon, Yinmabin, Magwe, Bagan…

L’amie Chaye à Yangon m’a envoyé, en fin de journée, une photo de sa bande – comme elle le dit si bien – dans le quartier Thaketa de Yangon. Des jeunes équipés de casques, de lance-pierres, d’armes en plastique, de bouteilles en verre utilisées comme cocktail Molotov. Une photo que je ne reproduis pas ici car leurs visages et le quartier sont maintenant identifiables et je tiens plus que tout à leur sécurité.

A Yangon toujours, la population a décidé de se faire entendre différemment dans certains quartiers de la ville avec des grèves des poubelles. Des tas de détritus jonchent les rues de Yangon, notamment dans le quartier Thaketa (photo ci-dessous), et les habitants ne se privent pas d’en rajouter. Une manière de montrer les dysfonctionnements du régime militaire, mais aussi de faire comprendre aux militaires qu’ils ne sont pas les bienvenus dans leur quartier et qu’ils détestent leurs assauts. Des tas de poubelles qui – les habitants l’espèrent – freineront aussi l’avancée des soldats lors de leurs raids nocturnes… et diurnes.

A Magwe, Yangon, Myaing, Myingyan et Htone Bo, des centaines de travailleurs - dépendant d’usines appartenant au ministère de la défense et fabriquant des véhicules militaires – sont en grève depuis début mars (photo ci-dessous). Ces derniers jours, ils sont menacés par l’armée pour reprendre le travail dans les plus brefs délais. Un employé réagit sous couvert d’anonymat dans les médias encore autorisés : « Si je dois retourner de force à l’usine, je ne ferai absolument rien au niveau du travail ».

Le peuple birman est soudé et les trois principaux groupes armés sont sur le point de l’être aussi. Ces groupes venus de Kokang, Ta’ang et de l’état Rakhine dénoncent les actes de violence de l’armée et demandent à ce qu’elle cesse le massacre. Dans le cas contraire, les groupes armés se joindront au mouvement populaire afin de défendre les citoyens. Un geste apprécié par le peuple birman qui hélas ne se fait guère d’illusions : « Il est impossible de négocier avec la junte ».

Une junte qui poursuit ses exactions en toute impunité - ou presque – de la part de la communauté internationale. Il y a quelques jours, une vidéo montrait des militaires tirer sur trois hommes à moto à Dawei. L’un d’eux s’est effondré, les deux autres ont pris la fuite. Aujourd’hui, l’armée a adressé un certificat de décès à la famille de la victime indiquant : « n’a pas survécu à ses blessures suite à une chute accidentelle de moto ». Tout aussi répugnant à Aungban, des habitants ont découvert des corps calcinés. Pour eux, il ne fait aucun doute, les corps des trois civils ont été incinérés discrètement pendant la nuit. Les vivants ou les défunts, peu leur importe, les militaires veulent faire mal. Dans la nuit de lundi à mardi, ils ont saccagé des tombes dans un cimetière à Falam, dans l’état Chin.

A Myingyan, la population témoigne aussi de l’extrême violence de l’armée. Lundi, quatre personnes ont perdu la vie au cours des manifestations dans la ville. « Ils ouvraient le feu dans les maisons, ils tiraient sur tout ce qui bougeait, ils tiraient même sur les chiens », raconte un habitant aux médias locaux. Aujourd’hui, on recense plus de 510 morts en Birmanie, mais selon l’association d’assistance aux politiques, le bilan est probablement beaucoup plus élevé. Des centaines de personnes arrêtées ces derniers mois sont toujours portées disparues.

Aux frontières, la situation est toujours aussi tendue. L’Inde ferait marche-arrière et accepterait que les réfugiés birmans restent sur leur territoire, notamment les policiers qui ont rejoint le mouvement de citoyenneté.

En Thaïlande, c’est nettement plus compliqué. Les autorités thaïes font faire demi-tour aux réfugiés Karens (photo ci-dessous) qui essaient de franchir la frontière alors même que sept de leurs villages ont été ciblés par l’aviation birmane. Une douzaine de personnes fuyant les violences a quand même été autorisée à pénétrer en Thaïlande pour bénéficier de soins médicaux dans un village frontalier. A l’heure où j’écris ces quelques lignes, des rumeurs – reprises par l’agence Reuters – font état d’un déploiement de forces armées en direction de l’état Karen. Des milliers d’hommes, des camions, des hélicoptères ont été signalés par des témoins.

Lundi 29 mars : « La démocratie nous coûtera cher mais je suis sûr que ça vaudra le coup »

C’est par un témoignage que je vais commencer aujourd’hui. Celui d’un Birman qui vit dans un quartier de Yangon où la junte a décrété il y a plusieurs jours la loi martiale. Un témoignage poignant de la part de ce père de famille. «  La junte a décrété le couvre-feu de 19 heures à 5 heures du matin. Quiconque sort dans la rue pendant ce temps-là, risque à tout moment de recevoir une balle. Les rues qui par le passé étaient grouillantes de monde sont maintenant désertes. Même le matin, parce que les gens, notamment les jeunes, n’ont plus confiance en la junte militaire car elle pourrait même tirer en dehors des heures du couvre-feu »

L’homme enchaîne : « La violence augmente de jour en jour. Maintenant, ils utilisent des lance-grenades contre les manifestants qui doivent aussi faire face aux tireurs d’élite qui tuent. Beaucoup d’hôpitaux du Gouvernement ou privés ne sont pas sûrs car les soldats viennent les attaquer s’ils apprennent qu’il y a des manifestants blessés à l’intérieur. Par rapport à tous ces dangers, beaucoup de manifestants blessés préfèrent rester dans leur maison en espérant être soignés par un médecin ou une infirmière de passage. D’autres meurent chez eux car ils n’ont pu être pris en charge malgré des blessures mineures qui auraient pu être soignées dans un hôpital. Dehors c’est un champ de bataille, une guerre civile massive est sur le point de commencer. Maintenant, l’effusion de sang est inévitable. La démocratie nous coûtera cher, mais je suis sûr que ça vaudra le coup ». Il est 22 heures, les soldats sont dans sa rue et ils tirent.

Ce lundi, de nombreuses cérémonies de funérailles se sont tenues à travers le pays. Ils étaient des milliers à Bago pour rendre hommage à deux jeunes, à Monywa aussi, Hpakant…. Entre les 27 et le 28 mars, 169 personnes sont mortes dans 50 villes du pays sous les tirs de l’armée. Il y a encore eu des victimes aujourd’hui dans deux quartiers de Yangon, dont Thaketa – où manifeste régulièrement mon amie Chaye – à Taunggyi aussi. A Myitkyina, les forces armées ont tiré avec des balles en caoutchouc sur deux journalistes avant de les arrêter tout simplement parce qu’ils couvraient la manifestation.

Des civils ont été tués pendant la manifestation à Thanlyin. Les habitants disent que plus de 500 policiers et militaires ont tiré dans la foule. Des violences aussi dans le quartier sud Dagon qui ressemblait à une véritable bataille de rue. Les militaires ont utilisé des armes et des grenades tuant au moins quatre personnes.

Malgré les victimes, la détermination du peuple birman est toujours aussi grande. Ils étaient 20 000 à manifester dans les rues de Tangse, dans la région de Sagaing, des milliers aussi à envahir les rues de Pinlebu ou de Thei Su Le dans l’état Kayah. Ou encore à Kyaukme où une marche silencieuse a été organisée pour dénoncer la mort d’innocents et d’enfants. A Yangon, les manifestants ont défié l’armée avec des cocktails Molotov, des lance-pierres ou des fusils fabriqués avec les moyens du bord.

Un véritable drame humain est en train de se jouer à la frontière thaïlandaise. Dans les villages Karens, plus de 10 000 personnes ont quitté leurs maisons après des attaques aériennes de l’armée qui ont fait 3 morts et 9 blessés. Le problème maintenant est que les autorités thaïlandaises renvoient des réfugiés dans les griffes de la junte alors même que leurs villages sont bombardés. Aux dernières nouvelles, les autorités thaïes ont interdit l’accès à cette région aux journalistes.

Inquiétant aussi ce qu’il se déroule en Inde qui vient d’annoncer qu’elle donnait l’ordre aux réfugiés birmans de retourner dans leur pays, notamment des policiers qui ont rejoint le mouvement de désobéissance civile et qui risquent d’être arrêtés à leur retour au pays ou tués.

Dimanche 28 mars  

La jeunesse birmane : « Vous vous êtes attaqués à la mauvaise génération »

Les manifestations se sont poursuivies ce dimanche au lendemain d’une journée sanglante avec plus de 114 morts à travers le pays. Une journée marquée par de nombreux rassemblements pour des funérailles dont un a dégénéré suite à l’intervention des forces militaires. Des témoins évoquent des tirs de l’armée lors des funérailles d’un jeune étudiant de 20 ans dans la ville de Bago.

Ce dimanche, les défilés étaient moins imposants dans des villes comme Yangon et Mandalay. Là où il y avait le plus de victimes la veille. Pour autant, le peuple birman est toujours aussi déterminé. «  Nous saluons nos héros qui ont sacrifié des vies pendant cette révolution et nous devons gagner la révolution », a posté sur Facebook l’un des principaux groupes de protestation.

Des horreurs, il y en a encore eu aujourd’hui et notamment à Mandalay où le corps calciné d’un homme de 40 ans a été découvert. Selon les premiers témoignages, l’homme aurait reçu une balle des militaires avant d’être brûlé encore vivant. L’homme aurait appelé au secours devant des témoins de la scène, mais les militaires les ont empêchés d’intervenir, relaie le média Myanmar Now.

Toujours à Mandalay, une soixantaine de maisons ont été incendiées dans la nuit par les militaires, privant de toit des centaines de personnes. Dans la nuit toujours, plusieurs victimes ont été dénombrées dans un village Karen après le passage et les tirs de deux avions militaires. Cette attaque marque le premier assaut aérien depuis la prise de pouvoir de l’armée. Selon l’agence Reuters, environ 3 000 réfugiés birmans ont traversé la frontière thaïlandaise suite à cette attaque.

Une journée encore marquée par des morts à Naypyidaw, Myingyan, Monywa… A Hlaing, quartier de Yangon où les contestataires sont très actifs, les forces armées ont fait irruption. Elles sont venues par le train, ont sauté des wagons avant d’attaquer les habitants. Des citoyens témoignent que les militaires utilisent des grenades pour s’attaquer à la population.

Dans une intervention, le Dr Sasa, homme politique et médecin birman, envoyé spécial de l’ONU, demande à la communauté internationale d’agir. « Combien de morts faut-il encore avant que vous n’apportiez une réponse adéquate avec une action réelle ». Le CDM (Mouvement de citoyenneté civile) revient sur le nombre croissant de victimes. « Tuer des enfants et des personnels médicaux est un crime de guerre. Tout comme tuer des civils dans la rue. Une armée doit avoir un rôle protecteur et non celui de tuer son peuple ». Hier encore, six enfants sont décédés sous les tirs de l’armée.

Dans la nuit de samedi à dimanche, au concours de beauté Miss Grand International à Bangkok, la candidate birmane en larmes, Han Lay a plaidé pour la paix. « Je suis profondément désolée pour toutes les personnes qui ont perdu la vie dans la rue. S’il vous plaît, aidez la Birmanie, nous avons besoin de votre secours international dès maintenant », a-t-elle déclaré dans un discours émouvant.

La Birmanie est dans une véritable impasse et les sanctions ciblées de la communauté internationale ne risquent pas de changer la donne. Les généraux le répètent d’ailleurs souvent : « Les sanctions internationales nous importent peu, nous avons toujours vécu avec ».

A quoi s’attendre alors ces prochaines semaines ? Les grèves vont se poursuivre à travers le pays, la répression n’est pas prête de s’arrêter, la pauvreté va encore s’aggraver pour la population sachant que le prix de certaines denrées alimentaires augmente considérablement et que les transactions bancaires sont impossibles. Le pays risque encore longtemps d'être ingouvernable et pendant ce temps, la résistance va s’organiser pour être de plus en plus violente avec les moyens du bord.

« Vous vous êtes attaqués à la mauvaise génération » est le slogan le plus entendu par la jeunesse birmane. Des jeunes tentés par le combat qui confectionnent des lance-pierres, des fléchettes en métal, des cocktails Molotov, des boucliers en fibre carbone… pour répondre aux armes des militaires. Et en espérant un soutien des ethnies comme les Karen, les Shan, les Kachin qui ont d’ores et déjà pris position contre la junte. S’ils attaquent les positions militaires, ils peuvent affaiblir l’action de l’armée. Tout un pays ferait alors face à l’oppression militaire et le risque d’une guerre civile ne serait pas à écarter s’accordent à dire des spécialistes de la Birmanie.

 

Samedi 27 mars : La fête de l’armée célébrée dans un bain de sang

Aujourd’hui, je n’ai quasiment pas eu de contacts avec mes amis birmans. Ils sont abattus, en partie découragés et se sentent encore plus seuls au monde après la journée terrible qu’ils viennent de vivre. Ce jour national de la célébration de l’armée s’est transformé en véritable tuerie. Le bilan est lourd. C’est le jour où il y a eu le plus de pertes humaines depuis le coup d’état, le 1er février.

Au moins 114 personnes ont perdu la vie dans des attaques particulièrement violentes de la junte militaire. Des attaques survenues dans un peu plus de 40 villes à travers le pays. Rien que dans la région de Mandalay, on dénombre 40 victimes et 27 à Yangon. Parmi elles des enfants, âgés de 5, 10, 13 et 15 ans sont décédés après des tirs à Yangon, Mandalay, Meitkila, Shwebo, sans compter des enfants grièvement blessés, dont un âgé d’un an touché à la tête.

L’horreur a commencé à Dala, ville située de l’autre côté de la rivière Yangon et tristement célèbre après le passage du cyclone Nargis en 2008 qui y avait fait des dizaines de milliers de morts. Dans la nuit de vendredi à samedi, huit personnes ont été tuées par les militaires alors qu’elles manifestaient pour réclamer la libération de deux femmes arrêtées le jour même. A Myitkina, les soldats ont également tiré à balles réelles et ont même arrêté des civils qui se trouvaient dans leur voiture au coin d’une rue. Trente arrestations ont été rapportées.

A Thanlyin, un quartier de Yangon, 200 militaires ont tiré pour disperser la foule, environ 1 000 manifestants. En plus des morts, des actes de tortures défilent en images sur les réseaux sociaux. Des scènes pénibles à regarder, comme cet homme tabassé au sol, à coups de bâton avant qu’un militaire ne saute les deux pieds en avant pour lui fracasser le visage. Que dire aussi de ces militaires qui tirent au hasard sur trois individus à moto à Dawei, l’un décède, les deux autres se sauvent en courant. Inimaginable cette scène aussi de deux militaires qui portent un civil mort, le déposent au pied d’un camion de l’armée. Avant qu’un militaire ne se retourne et frappe l’homme décédé.

Et pendant ce temps, l’armée birmane parade à Naypyidaw pour sa fête nationale, en présence des délégations de huit pays : Chine, Thaïlande, Vietnam, Laos, Inde, Bangladesh, Pakistan et Russie. Sont-ils conscients qu’un véritable massacre se déroule dans le pays où ils se trouvent ? Le soir, le chef de l’armée Min Aung Hlaing a mis sa plus belle tenue avant l’organisation d’un dîner pour célébrer cette journée. Au même moment, l’armée birmane s’est lancée dans une attaque aérienne contre la minorité ethnique Karen, forçant des villageois à fuir. Bilan : deux morts et deux blessés.

Tôt dans la journée, l’armée Karen (KNU) avait attaqué une base de l’armée, tuant dix soldats (photo ci-dessus). Aujourd’hui, la possibilité d’un conflit armé plus important n’est pas à écarter sachant que les armées ethniques rebelles sont en partie contre la dictature. Pourraient-elles se joindre aux manifestants qui commencent à vouloir employer la force et s’équipent de boucliers, lance-pierres, cocktails Molotov et même des armes artisanales. Mais peuvent-ils faire le poids face à la Tatmadaw qui compte environ 492 000 soldats, plus de 72 000 paramilitaires, ce qui en fait la deuxième armée d’Asie du Sud-Est après l’armée populaire de Vietnam ?

En attendant, le nombre de morts s’accroit : plus de 400 depuis le coup d’état. Cependant les manifestations se poursuivent et la détermination de la jeunesse, mais aussi des travailleurs et travailleuses semble intacte, voire même renforcée. Aujourd’hui encore, des manifestants tenaient tête à l’armée et érigeaient des barricades. Dans certaines villes, ils étaient des dizaines de milliers à manifester et même dans les campagnes.

Un peuple birman qui lance à nouveau un appel à la communauté internationale, après avoir appris que le Mouvement de désobéissance citoyenne était nominé pour le Prix Nobel de la Paix 2022 : « Cher Monde, nous n’avons pas besoin du Nobel, ni d’autre chose. On veut juste protéger notre jeunesse et nos enfants ! ».

 

Vendredi 26 mars : La jeunesse birmane menacée d’être exécutée d’une balle dans la tête !

Les jours se suivent et se ressemblent en Birmanie. Toujours et encore des manifestations aux quatre coins du pays, des militaires et des policiers qui emploient la force et qui tuent, et un soutien de la communauté internationale qui se fait attendre au 54ème du coup d’état. Les Birmans sont toujours aussi déterminés à en finir avec la junte militaire, mais ils commencent sérieusement à trouver le temps long. « Il y a des moments où je me sens découragée du fait que les atrocités de l’armée sont de pire en pire. Mais j’essaie de tenir bon parce que je ne veux absolument pas perdre ce combat », confie l’amie de Mandalay qui regrette au passage le manque de soutien de la communauté internationale.  « On aimerait qu’elle prenne des mesures nécessaires pour freiner les militaires plutôt que de dire des paroles en l’air. On veut des actions concrètes. Là on nous laisse à l’abandon, ça nous décourage vraiment ».

Découragés, ils ne l’étaient pas à Monywa (photo ci-dessus), où ils étaient encore des milliers à défiler dans les rues aujourd’hui. Et ce malgré les nombreux morts déjà recensés dans cette ville. Des manifestations aussi sur le site historique de Bagan, à Mandalay, Kalay, Mogok, Tamu, Pinlelbuu ou sur la place du marché de Demoso dans l’état Kayah.

A Yangon, l’amie Chaye, manifestait dans le quartier Takheta, panneau à la main. En soirée, elle m’envoyait un message comme elle le fait tous les jours pour me dire qu’elle était saine et sauve. A 0 h 20, une expatriée française toujours installée à Yangon écrivait sur les réseaux sociaux : « Depuis notre balcon, on écoute les tirs qui résonnent dans la nuit et on lit des rapports d’arrestations massives dans toute la ville. Internet mobile sera coupé dans 40 minutes ».

Sur la route de Taunggyi, des inscriptions « Fais attention et sois fort » sont apparues au petit matin à destination du peuple birman. Taunggyi où au moins cinq personnes ont été assassinées hier par les militaires.

A Hlaing, dans un quartier de Yangon, des ingénieurs ont organisé une manifestation sans l’ombre d’un humain. Ils ont déposé leurs casques au sol très tôt dans la matinée. Une manière de protester contre la junte qui les tue et les menace de mort. Quelques heures plus tard, l’armée a tout saccagé, tandis qu’à quelques mètres de là, fleurissait une autre manifestation avec des roses cette fois.

A Mandalay, des personnels de santé et leurs familles ont suspendu des vêtements blancs et des uniformes hospitaliers avec des rubans noirs. A Ye dans l’état Mon, au sud du pays, les cheminots et leurs familles qui prennent part au mouvement ont quitté leur maison ce vendredi matin (photo ci-dessous). Le régime militaire leur imposait de partir avant 9 heures ou de reprendre le travail. Là encore, pas question de travailler avec la junte.

Des militaires toujours aussi cruels. La ville de Myeik a été le théâtre d’atrocités aujourd’hui avec au moins quatre personnes tuées, des dizaines de blessés et une trentaine d’arrestations, dont quatre pompiers qui venaient de secourir des blessés. Toute la journée sur les réseaux sociaux, des images ont circulé de victimes au sol, d’un homme mort basculé dans un camion de l’armée ou encore des civils avec les mains liées, la tête basse comme s’ils étaient tenus en laisse par les militaires. Des atrocités aussi à Tamu, à la frontière de l’Inde, avec deux morts dont un bijoutier tué dans son commerce.

« Les militaires sont dans la provocation. Ils vont jusqu’à crier aux gens chez eux : sortez de chez vous, si vous en avez le courage ! », confie un habitant de Taunggyi, où plusieurs rafles ont eu lieu hier.

A Yangon, 70 propriétaires de magasins ont été menacés de prison s’ils supportaient les activités du mouvement de désobéissance civile. Certains ont été convoqués par le commandant militaire de région qui leur a indiqué que le verdict en cas de soutien aux manifestants serait de 3 à 20 ans de prison. Inimaginable.

La junte qui va jusqu’à transmettre des menaces sur la chaîne gouvernementale MRTV à l’encontre de la jeunesse birmane. « Nos chères jeunes générations à qui l’avenir appartient. Faites attention, soyez raisonnable. La plupart des jeunes sont manipulés par les partisans des pays étrangers. Le fait de sortir dans les rues pour attaquer les soldats, ce n’est pas comme vos jeux vidéo. N’oubliez pas que vous risquez de vous faire tirer une balle dans la tête. Vous avez vu pas mal de rebelles qui sont morts dans les rues. Alors soyez raisonnable. Les parents devraient aussi faire entendre raison à leurs enfants (…). Sachez que toutes vos actions révolutionnaires ne sont pas conformes à la loi. Alors si vous voyez vos amis qui font ce genre d’action, essayez de leur faire entendre raison pour leur sauver la vie ». Pitoyable ! (Merci à l’amie birmane pour la traduction).

A ce jour, 327 personnes sont mortes depuis le coup d’état, et près de 3 000 arrestations. Selon des statistiques officielles, 90 % des personnes tuées par la junte l’ont été par balle. Plus d’un quart des victimes est décédé après avoir reçu une balle dans la tête.

Les atrocités sont avérées. Et pendant ce temps-là, on apprenait aujourd’hui que le Mouvement de désobéissance civile était nominé pour le Prix Nobel de la Paix 2022. Mais plus qu’un prix, c’est de l’action de la part de la communauté internationale dont a besoin tout un peuple pour éviter à ce qui ressemble de plus en plus à un génocide. Demain encore un triste jour attend la Birmanie. Ce 27 mars, ce sera la journée nationale de l’armée birmane. Une amie me le rappelle et lâche : « Il n'y a pas de journée de l’armée en Birmanie, c’est le jour de la révolution du peuple ! »

Jeudi 25 mars : Un appel au secours

Vers 16 heures (21 h 30 en Birmanie), je reçois un message de Chaye en panique. « Je suis chez des amis et il y a encore des coups de feu dans le quartier où je suis. J’ai même vu depuis la fenêtre, des militaires entrer de force dans un immeuble et monter dans les étages ». Ce soir, la jeune Chaye est dans le quartier de Dawpon à Yangon où elle vit alors que ce matin, elle était quartier Takheta chez des amis, très actifs dans le mouvement de désobéissance civile. Mais d'un quartier à l'autre, la répression est la même.

« Ce matin, il y également eu des coups de feu. Peu importe où l’on se trouve, les militaires ne sont jamais loin et nous sommes des cibles. J’ai très peur », me confie-t-elle. Et de lâcher : « Ce n’est pas la guerre en Birmanie, ce n’est pas une bataille de rue. C’est un véritable massacre contre la population ». Avant que Chaye ne perde la connexion wifi.

Ce jeudi a été sombre dans bien des endroits de Birmanie. La junte armée a encore accentué la répression et les actes criminels se multiplient. A Mohnyin, dans l’état Kachin, deux personnes ont été touchées par des balles. Il y a eu au moins deux morts à Yangon, des blessés à Khin U dans la région de Sagaing, des tirs répétés à Taunggyi, notamment de la part de snipers,  et là aussi de nombreuses victimes. Des témoins racontent que l’armée a kidnappé plusieurs personnes, au moins une dizaine. Des coups de feu ont également retenti à Mawlamyine, et à Hpa An où il y a eu un blessé grave. La grève du silence de la veille dans tout le pays a été interrompue par le bruit des armes. En trois jours, trois enfants ont été tués à Mandalay. Et depuis le coup d’état, plus de 20 enfants sont morts à travers tout le pays.

A Dawei, les habitants témoignent d’un raid militaire avec des civils kidnappés, des biens détruits dans une maison, des motos saccagées (photo ci-dessus). A Taunggyi, la capitale de l’état Shan où au moins quatre personnes sont mortes aujourd’hui, les images sont terrifiantes. On y voit des militaires tirer avec des lance-pierres dans les maisons, jeter des cailloux dans les vitres et même un cocktail Molotov. Plus tard, on aperçoit quatre civils accroupis (photo ci-dessous), la tête contre le sol, entourés de militaires. Personne ne sait ce qu’ils sont devenus.

Tout comme quatre membres d’une équipe de journalistes arrêtés dans l’état Shan après un raid nocturne, dans la nuit de mercredi à jeudi, à Hopong, près de Taunggyi. Ce jeudi soir, les nouvelles n’étaient pas bonnes. Des civils faisaient état de plusieurs attaques à Taunggyi, Mandalay, Phyu (dans la région de Bago) où plusieurs victimes ont été dénombrées, Amarapura, Moulmein, Myitkyina.

Des violences qui n’ont pas empêché le peuple de manifester pacifiquement de jour comme de nuit à Monywa, Mandalay, Tamu, Khaung Kyauk et Kyauktada avec des lâchers de ballons… Des manifestations sans humain sur la plage de Gwa dans l’état d’Arakan, à Mindat, Naypyidaw… On a même vu une manifestation de Lego avec de petites affiches à Muse ou encore des légumes locaux à Nyaung Oo !

Les bonnes nouvelles ont été rares aujourd’hui. Hormis cette belle histoire dans la banlieue de Yangon. Un homme que l’on croyait mort est revenu chez lui après avoir été arrêté il y a plusieurs semaines par la junte. L’homme de 27 ans avait été arrêté après une manifestation à Okkalapa nord. Ce jeudi, il a retrouvé les siens. Alors qu'aujourd'hui, en plus des 290 morts, près de 3000 personnes ont été arrêtées depuis le coup d'état. Ce soir, tout un pays prie ses morts pour la démocratie.

 

Mercredi 24 mars : Le silence, les libérations avant un triste retour à la réalité

Le peuple birman l’avait annoncé depuis plusieurs jours, ce mercredi serait dédié à la grève du silence. Tous les magasins à travers le pays étaient fermés, les véhicules ne circulaient pas, les habitants restaient chez eux. Durant toute cette journée, les citoyens birmans sont restés cloitrés dans le silence d’abord en hommage à toutes celles et tous ceux qui ont laissé leur vie dans la lutte pour la démocratie.

Mais cette journée de grève du silence était aussi l’occasion de montrer aux militaires, qu’ils ont faux sur toute la ligne et que l’avenir est entre les mains des citoyens. Tout un pays sous silence pour montrer que tout un peuple n’a pas à obéir à la junte militaire qui a bien essayé de faire ouvrir de force des commerces. Mais c’était peine perdue. « C’est nous, le peuple, qui décidons si nous envahissons les rues ou si on veut qu’elles soient désertes. Ce n’est pas la junte militaire qui va dicter ce que l’on doit faire », me lance Chaye, cette jeune femme de Yangon, qui a passé sa journée sur internet, profitant que le Wifi fonctionne encore chez ses amis.

Le silence a été respecté dans toutes les villes et villages du pays, de Yangon à Mandalay, en passant par le lac Inle (même les bateaux étaient à l'arrêt), Aungban, Pyi U Lwin, Hpakant, toutes les rues étaient comme abandonnées… et même à Monywa qui pourtant, ces derniers jours, nous avait habitué à une marée humaine.

Il y avait pourtant un endroit où le silence n’était pas au rendez-vous. Dans le quartier Insein, à Yangon, tristement célèbre pour abriter la plus grande prison du pays. Ce matin, plus de 600 manifestants ont été libérés (photo ci-dessus et ci-dessous). Ils avaient été arrêtés le 3 mars lors d’une grande manifestation contre le régime militaire. Parmi eux, de nombreux étudiants mais aussi le journaliste Thein Zaw, qui avait été emprisonné pour la seule et simple raison qu’il travaillait. A peine relâchées, ces centaines de personnes semblaient toujours aussi déterminées comme en témoignent les saluts avec les trois doigts à peine embarqués dans les bus.

Après cette journée sans bruit, la population n’a pas tardé le soir venu à ressortir dans les rues, comme à Monywa (ci-dessous), où ils étaient plusieurs milliers à déambuler dans le centre-ville. Un défilé de motos avec des étudiants a été organisé à Mawlamyine, tandis que des rassemblements pacifiques se tenaient à KaThar, Paleik, Mogok, Sanchaung… autour de bougies, de prières et de chants.

Mais la triste réalité allait ressurgir dans la soirée quand l’armée a ressorti les armes à Hakha (ci-dessous), la capitale de l’état Chin, à Hpakant, où lors d’un raid des forces de sécurité deux membres de la NLD ont été arrêtés. A Tamwe, quartier de Yangon, les militaires ont fait irruption dans un salon de thé. Une personne qui photographiait la scène a été blessée. Tandis qu’à Mandalay, les armes ont encore parlé, faisant trois blessés et un mort, encore un jeune homme. A l'heure où j'écris ces quelques lignes, j'apprends qu'un homme a perdu la vie lors d'une manifestation nocturne à Kyaukpadaung et que deux autres personnes sont dans un état grave.

 

Mardi 23 mars : Une journée d’horreurs avant le grand silence sur toute la Birmanie

L’horreur, il n’y a pas d’autres mots pour résumer ce 51ème jour après le coup d’état en Birmanie. En fin d’après-midi, les militaires ont fait irruption dans une maison à Mandalay et ont tué une fillette, âgée de 7 ans. La petite Khin Myo Chit était installée sagement chez elle, elle ne manifestait pas et elle a été assassinée sous les yeux de ses parents. Aujourd’hui à Mandalay, au moins 4 personnes ont trouvé la mort.

« Ils tuent des innocents, des enfants, ces gens n’ont pas de cœur. On ne peut pas être dirigé par des gens aussi inhumains qu’eux », me confie Chaye, cette jeune birmane de Yangon qui se demande jusqu’où l’horreur ira.

Les scènes de violences sont toujours aussi nombreuses à travers le pays et elles ne sont pas toutes portées à notre connaissance. Seulement quelques-unes sont dénoncées sur les réseaux sociaux, faute d’internet dans tout le pays et certaines régions de Birmanie sont complètement isolées du monde à tel point qu’on ne sait pas ce qu’il s’y passe.

Mais les images qui tournent en boucle suffisent à elles-mêmes pour décrire l’acharnement de la junte militaire. A Dawei, un motocycliste a été abattu en pleine rue alors qu’il circulait tranquillement. A Taunggyi, la capitale de l’état Shan, les soldats n’ont rien trouvé de mieux que de tuer un chien sous les yeux des citoyens. Comme pour leur dire qu’ils seront peut-être les prochains sur la liste. A ce jour, près de 270 personnes ont été tuées depuis le 1er février, sans compter les 2 700 arrestations et parmi elles, des citoyens dont personne ne sait ce qu’ils sont devenus.

Inadmissible aussi ce geste de militaires qui à coups de matraques détruisent des trishaws (ci-dessus) appartenant soi-disant à des sympathisants du mouvement citoyen. Des moyens de transport qui pour certaines familles sont la seule source de revenus.

Mais l’horreur n’empêche pas les citoyens de poursuivre leurs actions à travers tout le pays et même dans les coins les plus reculés comme à Putao (photo ci-dessus), dans le grand nord de la Birmanie, où les opposants à la junte se sont fait entendre.

Très tôt ce matin, avant même le lever du jour, des manifestations se tenaient à Yangon, Okkapala nord – un des six quartiers sous le coup de la loi martiale – à Thingangyun, Kyauktala, Bago, un petit village de la région de Magwe, Yesagyo et bien d’autres… Les Birmans font toujours preuve d’imagination dans leur lutte.

A Nantu, dans l’état Shan, la manifestation a eu lieu sur l’eau. A Thingangyun, une innovation avec la manifestation des chaussures, bien posées sur les photos du général MAL, qui croyez-moi représente bien le mal !

Toujours dans l’originalité, à Ahlone, un quartier de Yangon, des grues ou des flamands roses, au choix, ont été confectionnés en papier et accrochés à des filets au-dessus d’une rue. Pour le peuple birman, ces oiseaux représentent la santé, l’indépendance, la libération et la paix. Ce qui est évidemment contraire aux idées de la junte militaire qui a très rapidement détruit cette belle œuvre. Tuer et détruire, ils ne sont que ça dans la peau !

Mais en face d’eux, il y a un peuple combattif et généreux, et même sous la pression militaire, il pense à son avenir et à son environnement. A Mogaung, dans l’état Kachin, des résidents nettoient les rues après le passage d’une manifestation anti-régime. Des scènes qui se répètent un peu partout dans le pays. Sur les sacs poubelles, une phrase inscrite en Birman : « Jetez la dictature militaire ! ».

De la solidarité encore et toujours avec ces jeunes filles sur le front qui, à leurs risques et périls, apportent un soutien médical aux blessés pendant les manifestations. Quel courage.

Enfin encore des pleurs. Comme à Mandalay, les employés des chemins de fer de Mawlamyine quittent le quartier gouvernemental dans lequel ils vivaient. Quinze familles doivent partir avant cette nuit du fait de leur participation au mouvement citoyen. Les familles partent avec bien regrets, mais pour rien au monde elles n’accepteraient de rester ici sous les ordres des militaires.

Demain, tous les magasins du pays devraient être fermés à l’occasion d’une manifestation du silence. Les citoyens birmans sont invités à rester chez eux, aucune voiture dans les rues, juste entendre le son du silence en hommage aux héros morts pour sauver la démocratie.

 

Lundi 22 mars : " Oui vous pouvez être désolés pour les morts dans notre pays !"

Après quatre jours sans aucune nouvelle, Chaye, une jeune femme de Yangon m’a contacté ce matin très tôt. « Je ne me suis pas connectée à internet depuis quelques jours car je sors dans la rue tous les jours. Je ne suis pas plus courageuse qu’une autre, je fais juste mon devoir contre le MAL (surnom du Général de la junte Min Aung Hlain) », m’annonce cette jeune birmane anglophone qui constate une diminution du nombre de manifestants, du moins à Yangon, très certainement à cause de la répression de l’armée.

Chaye est bien décidée à aller jusqu’au bout du combat et aujourd’hui elle crie haut et fort sa déception par rapport au manque de soutien de l’ONU, des Etats-Unis, de l’Europe, tous les gouvernants de ce monde et toutes celles et tous ceux qui font la sourde oreille aux appels du peuple birman et se disent désolés pour ce qu’il vit depuis maintenant 50 jours, avec plus de 250 morts, plus de 2500 arrestations.

« Oui vous pouvez être désolés pour les morts dans notre pays. Désolés pour les personnes qui soutiennent le mouvement de désobéissance civile depuis le premier jour au risque de leur vie ou qu’elles soient poursuivies en justice. Désolés pour l’étudiant qui a été arrêté dans la rue ou le jeune homme qui a pris une balle dans la tête en allant faire ses courses. Vous pouvez aussi être désolés pour les jeunes qui se battent toujours avec le même état d’esprit et être désolés pour les adultes qui cuisinent et donnent du riz tôt tous les jours pour les jeunes qui se battent ».

Avant que la jeune femme ne lâche : « Oui soyez aussi désolés pour nos parents qui nous laissent quitter notre maison, avec une grande responsabilité, celle de ne pas savoir si nous reviendrons ». Aujourd’hui Chaye ne retournera pas dans la rue, mais dès mardi matin, elle repartira au combat du haut de son mètre 60. Un discours poignant, de la part de cette jeune birmane qui habituellement respire la joie de vivre, qui nous met devant le fait accompli : le peuple birman se sent bien seul aujourd’hui.

 

La nuit de dimanche à lundi a été terrible aussi bien à Mandalay qu’à Taunggyi où l’armée a mené des raids dans différents quartiers. A Mandalay, des témoins racontent même que les soldats ont utilisé à plusieurs reprises des armes automatiques, avec des preuves en vidéo. Plusieurs personnes ont été tuées à Mandalay, dont un enfant de 15 ans, serveur dans un salon de thé. A Taunggyi, les violences se sont également multipliées. Un civil a été tué à bout portant par un militaire, tandis que des femmes ont été battues en pleine rue ou encore des hommes frappés à leur domicile. Des vidéos terrifiantes circulent sur la toile sur les récentes exactions de la junte.

Une répression qui n’empêche pas les manifestations, encore nombreuses à travers le pays comme à Muse, à la frontière chinoise, à Mandalay, Monywa (photo ci-dessus), Bago, Kalaymyo, Hsipaw ou des villages comme Lin Myint dans le district de Magwe…

Un lâcher de ballons pour la démocratie s’est tenu en pleine rue à Hlaing, dans la banlieue de Yangon, tandis que des manifestations sans humain se poursuivaient comme à Mandalay. Une journée sans aucun humain dans les rues, c’est ce qui attend la Birmanie ce mercredi, avec une journée de manifestation silencieuse en prévision.

 

Du silence, il y en avait un peu moins sur les grands axes de Yangon. Une manifestation de convois de véhicules a eu lieu dans la ville, avec des convois qui traversent les intersections, klaxonnent et lancent des salutations anti-coup d’état à trois doigts. Les grévistes sont toujours aussi nombreux dans le pays, bloquant l’ensemble de l’économie.

Parmi eux, les cheminots mis sous pression par l’armée à Mandalay. Les militaires renouvellent leurs menaces : tous les membres des équipes de cheminots qui ne reprennent pas le travail devront évacuer leur maison de fonction avant jeudi. Des cheminots toujours déterminés et qui préfèrent quitter les lieux plutôt qu'être aux ordres de la junte. Le soir dans la Birmanie, les manifestations pacifiques se poursuivaient, parfois en prière en hommage aux trop nombreux morts, ces héros de la pro-démocratie birmane.

 

Dimanche 21 mars : " Nous sommes tous terrifiés, mais on ne peut plus s'arrêter de manifester "

Ils se sont levés à 4 heures du matin pour aller manifester à partir de 5 h 30 dans les rues de Mandalay. Eux, ce sont les étudiants en médecine et les ingénieurs qui avant même le lever du jour ont fait entendre leur voix et leurs slogans contre la junte militaire. « De jour comme de nuit, nous ne devons pas lâcher notre combat. La junte militaire nous tue avec ses armes et nous lui répondons par un harcèlement continu, en manifestant à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit ! », s’exclame un étudiant en médecine, ce dimanche matin, via les réseaux sociaux qui tournent toujours au ralenti en Birmanie, en raison de l’arrêt d’internet.

La détermination et le courage des Birmans se confirment de jour en jour. Ce vendredi, Aungban, cette ville au cœur de l’état Shan, avait été le théâtre d’une tragédie avec au moins huit personnes tuées par l’armée au cours d’une manifestation. En réponse ce dimanche, des milliers de personnes ont envahi les rues de cette ville commerçante, accompagnées de tracteurs et d’engins venus des terres agricoles aux alentours. Même scénario à Hpakant, dans l’état Kachin, où là encore les manifestations avaient dernièrement fait des morts. Ce dimanche, une vague humaine a déferlé dans les rues.

Pour éviter la répression et par là même des victimes, les protestations silencieuses se multiplient avec affiches, panneaux, banderoles… et sans aucun humain comme à Taunggyi, la capitale de l’état Shan ou à Amarapura, ville célèbre avec le pont en bois U-Bein. Une ville où un peu plus tard, les habitants sont sortis dans les rues pour manifester.

Après l’énorme manifestation, hier à Monywa, la population s’est à nouveau rassemblée, mais cette fois-ci, l’armée a employé la force, faisant usage des armes et en tirant dans la foule. On dénombre plusieurs victimes, dont une touchée en pleine tête très probablement par un sniper. Car ici comme ailleurs, les militaires prennent position sur les toits et tirent sur la population. Visant très souvent les têtes de leurs victimes.

Dans tout le pays, les manifestants répondent aux balles des militaires par un arrêt économique. Les grévistes sont bien déterminés à renverser la junte. Et font face à des pressions régulières comme à Mandalay. Ce dimanche encore, les cheminots continuaient de protester contre la junte alors que les militaires leur imposent de reprendre le travail sous peine de perdre leur logement de fonction. « Les cheminots préfèrent quitter leur logement, plutôt que de travailler aux ordres des militaires », confie une habitante de Mandalay.

Même sanction pour les personnels de l’hôpital général de Mandalay qui ont rejoint le mouvement de contestation. L’armée les a priés de quitter leur logement avec le 24 mars. Dans certains quartiers, ce dimanche, les premiers déménagements du personnel soignant étaient en cours avec l’aide de la population.

A Yangon, l’heure est également à l’exode. Par le passé, beaucoup de gens étaient venus travailler dans la plus grande ville du pays. Depuis le coup d’état, nombreux sont ceux à avoir perdu leur travail et à vouloir rentrer chez eux. La gare de bus Aung Mingalar affichait encore complet ce dimanche avec des habitants emportant tout ce qu’ils peuvent. «  Je ne peux pas rester vivre dans la peur, je n’ai plus de travail, je rentre chez moi », a lâché à l’AFP une jeune birmane.

" Tous les jours de chez moi, j'entends les coups de feu ", Kuang, jeune birmane à Pyay

Dans la journée, j’ai eu des nouvelles d’une autre jeune birmane, Kuang qui habite Pyay. Elle me dit aller bien et ne prendre aucun risque, c’est-à-dire ne quasiment pas sortir de chez elle : « Tous les jours de chez moi, j’entends les coups de feu ». Quand je lui demande comment elle s’y prend pour faire des provisions, elle me répond en tout simplicité : « Oui je peux sortir et me rendre dans des magasins, mais il y a des policiers et des soldats dans toutes les rues de la ville. Je dois faire très attention en sortant car ils peuvent me tirer dessus sans aucune raison ».

Par peur, Kuang ne participe pas aux manifestations contrairement à ces jeunes dans les rues de Yangon qui le clament haut et fort : « Nous sommes tous terrifiés, mais on ne peut pas arrêter de protester tant que nous n’aurons pas atteint notre objectif. Nous débarrasser de l’armée au pouvoir ».

 

Samedi 20 mars : Les Birmans main dans la main malgré la peur

Il y avait encore beaucoup de monde dans les rues de Birmanie, ce samedi, alors que les militaires multiplient toujours les pressions pour empêcher les citoyens de manifester, de se rassembler et de mener quelconque action contre la junte.

Mais cela n’a pas empêché le peuple birman de défiler pacifiquement à travers tout le pays, de Myingyan à Myitkyina, en passant par Kyaukme, Katha, Taungoo, Hakha, Thingungyun, et même de petits villages dont je n’avais jamais entendu parler et où la mobilisation est forte comme Mayin, Banbwe, Pale…

Comme les manifestations sont dangereuses ces derniers jours, les manifestants mettent au point d’autres techniques pour exprimer leur opinion ou faire entendre leur voix. Comme à Hsipaw, dans l’état Shan, où ils ont protesté dans une rivière avec des pancartes et la tête sous l’eau. Et un message clair : « Malgré la brutalité des militaires et le fait qu’il y ait beaucoup de morts dans nos rangs, nous sommes déterminés à nous faire entendre par tous les moyens et n’importe où dans le pays », confie sur un réseau social un manifestant.

D’autres manifestations symboliques se sont tenus à Taunggyi, où cette fois, ce sont des graffiti qui ont été apposés sur la route. Ou encore à Mandalay, où des dizaines et des dizaines de panneaux ont été apposés au bord de la rivière.

Tandis qu’à Monywa, le rassemblement a mobilisé énormément de monde, comme très souvent dans cette ville. Des manifestants ont brûlé le livre de la constitution de 2008 qui a été réalisée par la junte et réclament une nouvelle constitution.

A Yangon, où plusieurs quartiers sont toujours sous le coup de la loi martiale, la ville a, par endroit, des apparences de zone de guerre urbaine. Et depuis peu, les militaires obligent les civils à démanteler pièce par pièce les barricades… le tout sous la menace d’armes à feu. Ce qui s’apparente à du travail forcé, certains civils recevant même des coups car ils sont épuisés.

Dans la matinée, les militaires ont fait irruption dans un quartier de la ville et ont endommagé des dizaines de voitures de résidents. « Ils vandalisent nos maisons, taguent nos voitures avec des messages pro armée et vont même jusqu’à les détruire avec des bulldozers », témoignent les habitants sur les réseaux sociaux après le passage de l’armée dans leur rue.

A Mandalay, la situation est également tendue pour les cheminots qui refusent toujours de reprendre le travail. Les militaires leur mettent une pression et leur imposent de quitter le mouvement de contestation. Dans le cas contraire, ils sont obligés d’abandonner les maisons qui ont été mises à leur disposition (photo ci-dessus). La plupart des cheminots n’ont pas leur propre maison, mais une fois encore la solidarité birmane l’emporte. Les cheminots préfèrent quitter ces logements de fonction et déménager dans des monastères tout proches. Tandis que d’autres sont carrément pris en charge par des citoyens qui les aident à déménager et vont les héberger. On comprend mieux en assistant à ce genre de scène ce que représente la générosité birmane.

"Les militaires nous tuent comme si ils tuaient des moustiques"

Ce samedi, je n’ai pas eu beaucoup de nouvelles de mes contacts en Birmanie. Cela va bientôt faire une semaine que certains n’ont plus donné signe de vie. Je m’inquiète pour eux, mais je reste persuadé qu’ils sont en sécurité, qu’ils n’ont tout simplement pas accès à internet ou alors qu’ils sont prudents sur les réseaux sociaux. Ces derniers jours, beaucoup d’amis ont changé leur photo de profil et même leur nom pour éviter les ennuis avec la junte militaire qui surveille les échanges sur internet et qui parfois même confisque les téléphones et vérifie tous les messages qu’ils peuvent contenir.

A une amie qui n’a pas changé ses habitudes, encore moins son discours à l’encontre de la junte, ni sa photo, je demande si elle n’a pas de craintes. Sa réponse est sans ambiguïté : « Oui j’ai peur parce que je sais à quel point les militaires sont féroces et qu’ils nous tuent comme s’ils tuaient des moustiques. Mais d’un autre côté, j’assume et n’ai pas peur car c’est de ma responsabilité de combattre pour sauver mon pays ».

 

Vendredi 19 mars : « Où il y a de l’unité, il y a toujours la victoire ! »

Ce matin, à peine réveillé, je reçois déjà des images bouleversantes de Birmanie. L’amie Jin a filmé les militaires en bas de sa rue à Yangon, ils sont bien une vingtaine et ils observent de très près les maisons. On entend deux détonations, puis un jeune homme est arrêté par deux militaires qui l’empoignent et lui donnent des coups de pied. Derrière la fenêtre, Jin, le téléphone à la main est en pleurs, elle suit la scène et prie pour que le civil arrêté s’en sorte indemne.

Cette journée a encore été marquée par la terreur. La junte militaire a une nouvelle fois tiré à balles réelles sur les manifestants. C’était dans la matinée à Aungban, une ville commerciale au cœur de l’état Shan. Une ville dont je fais régulièrement référence dans mon blog pour son marché parmi les plus beaux de Birmanie avec ce mélange de toutes les minorités de la région. Aujourd’hui, Aungban a été le théâtre d’un massacre. Au moins huit personnes ont trouvé la mort et plusieurs autres ont été blessées.

A quelques kilomètres des lieux du drame, il y a Kun que je parviens à joindre. Elle vit dans les montagnes, essaie de se tenir informée de la situation, mais les communications se font rares. Elle n’est pas au courant de la tragédie survenue à Aungban. Comme beaucoup de Birmans, elle vit dans la peur et n’effectue que de très peu de déplacements. Elle m’indique ne pas avoir traversé la route principale menant au centre de Kalaw depuis plusieurs semaines. « Je sors juste pour rendre visite à des amis qui ont le wifi et ainsi me tenir au courant de l’actualité. Le reste du temps, je m’isole dans mon petit village de montagne et prie pour qu’il y ait des jours meilleurs ».

Deux journalistes arrêtés dont un de la BBC

Elle essaie de rester informer, mais sans internet, cela devient extrêmement compliqué. D’autant plus que les journalistes ne peuvent pas faire leur travail librement dans le pays. Aujourd’hui encore, deux reporters ont été arrêtés à Naypidaw : un journaliste birman travaillant pour la BBC et un autre pour Mizzima News. Ils viennent s’ajouter aux 18 journalistes déjà en détention depuis le 1er février.

Face à la répression de la junte militaire, le peuple répond par des manifestations pacifiques. A Mindat (photo ci-dessous), dans les montagnes de l’état Chin, les habitants ont encore défilé dans les rues, plus nombreux que la veille.

Autre importante mobilisation, à Kalay (photo ci-dessous), où ils étaient également nombreux à manifester et particulièrement courageux quand on sait que deux jours plus tôt, l’armée a tiré sur des civils, tuant plusieurs d’entre eux. Du courage et de la détermination, il en fallait aussi à Loikaw ou à Okkapala sud, où le peuple est sorti dans la rue, a essuyé des tirs de l’armée et subi plusieurs arrestations.

A Hlaing Thar Yar, c’est même au-delà du courage. C’est indéfinissable. Dans cette zone industrielle de Yangon, où des entreprises appartenant à des Chinois ont été incendiées et où la loi martiale a été décrétée, il y a déjà eu des dizaines de morts parmi les manifestants. Des Birmans évoquent même plusieurs centaines de victimes. Internet a été totalement coupé et une partie de la population fuit le quartier en prenant avec elle le strict minimum. Tandis que les arrestations arbitraires se multiplient.

Mais à côté de ça, et malgré le danger, les manifestations se poursuivent. « Même dans les lieux où les terroristes ont commis le plus de massacres, nous restons soudés et nous oublions la peur en restant unis et forts », témoigne un habitant du quartier. Avec un seul mot d’ordre dans les rangs des opposants à la dictature militaire : « Là où il y a de l’unité, il y a toujours la victoire ! ».

 

Jeudi 18 mars : A Mindat, ils n’applaudissent plus l’armée

Depuis exactement quatre jours, je n’ai plus de nouvelles d’un de mes meilleurs amis birmans. Je croise les doigts pour qu’il ne lui soit rien arrivé, lui qui vit dans la banlieue de Yangon, là où la junte militaire a décrété la loi martiale. J’imagine que comme tout le monde, il n’a plus accès à internet et qu’il n’a pas de wifi lui permettant de donner signe de vie. Quand on voit le nombre de morts chaque jour et le nombre d’arrestations arbitraires, il y a de quoi être inquiet.

« On n’ose pas sortir de chez nous, on a trop peur. Même dans nos maisons, on ne se sent pas en sécurité car les militaires tirent dans nos fenêtres avec des armes ou des lance-pierres », me disait encore hier Jin Jin, une amie Chin qui vit à Yangon.

La minorité Chin justement, j’y ai beaucoup pensé ce matin lorsque j’ai vu une grande manifestation pacifique dans les rues de Mindat, un de mes endroits préférés en Birmanie. J’y ai retrouvé sur des photos des femmes au visage tatoué que je connaissais et avec qui j’avais essayé d’échanger.

Et dire qu’il y a un peu plus d’un an, au cours de mon dernier voyage dans ce pays, j’avais assisté à une cérémonie avec tous les habitants vêtus de leurs plus belles tenues qui applaudissaient le retour de mission des militaires. A l’époque, cette petite cérémonie m’avait paru étrange, ça sonnait faux. A croire qu’on avait forcé les locaux à se rassembler pour accueillir ces hommes armés. Aujourd’hui quand je vois le peuple Chin se révolter contre ces mêmes militaires, je ressens toute cette détermination qu’ils ont en eux. Celle de retrouver leur liberté.

Dans les grandes villes, et ce malgré la répression sanglante, les manifestations se poursuivent comme à Monywa, à Mandalay, dans les banlieues de Yangon, à Sanchaung ou Tharketa… La veille, il y a encore eu des drames comme à Kalay, dans le nord du pays, où quatre personnes de la minorité Chin ont été tuées par la junte pendant un rassemblement.

Face à autant de risques pour les vies humaines, les Birmans font dans l’originalité avec des manifestations sans aucune personne. Oui c’est possible et ça marque les esprits. C’était le cas à Lashio, dans l’état Shan, où les humains avaient été remplacés par des bouteilles d’eau - la veille c'était des noix de coco - sur lesquelles étaient posées des affiches contestataires. Ce genre d’actions pacifiques se multiplie à travers le pays et a le don d’agacer les militaires. Hier, ils ont forcé des habitants d’Okkapala sud et de Thingangyun à Yangon à retirer des photos du général collées à même le sol. Ces photos où les locaux aiment s’essuyer les pieds.

En fin de journée, j’ai pu converser avec une amie de Mandalay, à qui je demandais comment font les Birmans pour vivre dans une telle situation de terreur. Elle m’a répété à plusieurs reprises les mots solidarité et entraide. Il y a une grande solidarité autour des manifestants, des étudiants, des fonctionnaires qui participent à la désobéissance civile.

On voit ainsi - sur les réseaux sociaux - une petite fille distribuer des portions de nourriture aux manifestants ou encore un stand avec des sachets de riz, à disposition des personnes dans le besoin. Il y a des dons de nourriture, mais aussi des dons d’argent pour ceux qui en ont les moyens afin d’aider le mouvement. « C’est par notre solidarité que l’on va sauver notre pays », insiste l’amie de Mandalay.

Comme beaucoup de femmes, elles sont en première ligne pendant les manifestations. On les voit porter des sacs pour installer des barricades, certaines sont de véritables leaders avec le haut-parleur à la main pour scander des discours pro-démocratie. Et puis, il y a ces jeunes femmes, et même une fillette, que l’on découvre avec des lance-pierres combattre ces militaires armés jusqu’aux dents. Une lutte inéquitable avec des armes d’un autre temps. Mais les Birmans l’assurent : « C’est par notre courage et notre solidarité que nous vaincrons », me disait encore hier une jeune birmane francophone de Yangon.

Une jeune femme qui travaille dans le tourisme et qui n’a pas dû sourire en apprenant que la junte militaire venait de nommer un nouveau ministre du Tourisme, un général à la retraite qui a sévi dans l’état d’Arakan de 2014 à 2016. Une région tristement connue pour le génocide contre les Rohingyas. On ose à peine imaginer quelle est sa stratégie en matière de tourisme, lui qui a du sang sur les mains.

A l’heure où j’écris ces quelques lignes, les manifestations pacifiques se poursuivent aux quatre coins de la Birmanie. Les Birmans font preuve d’imagination en allumant des bougies qui au final représentent de véritables œuvres d’art à l’effigie de leur icône Aung San Suu Kyi ou en hommage à leurs héros morts pendant les manifestations.

 

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Olivier 31/03/2021 07:59

Merci pour ce reportage poignant. Chaque jours nous pensons a nos amis birmans ici et sur place au milieu de cette tragédie....

Christophe 31/03/2021 08:17

Merci Olivier j’espère au plus vite apporter de bonnes nouvelles de Birmanie. Christophe

Paulette 28/03/2021 20:16

Merci Christophe de nous tenir au courant de cette terrible actualité en Birmanie.
Quelle tristesse. J'ai un tel souvenir de la gentillesse de toutes ces populations que j'ai du mal à imaginer qu'on puisse tuer tous les jours et par des moyens de plus en plus forts. Mais la junte aura réussi à unir toutes les ethnies. Courage à tous, moi aussi je souhaite à ce peuple de réussir sa révolution et de pouvoir vivre sereinement.

Christophe 28/03/2021 20:23

Merci Paulette, on pense tous à eux dans ces moments si terribles.

Odile 28/03/2021 18:27

Merci toujours Christophe de nous informer même si l’actualité est terrible. Les crimes contre la population deviennent carrément monstrueux et il semblerait que l’ONU qui voulait des preuves des exactions sanguinaires en ait désormais largement ! Seul espoir, à force d’outrages répétés, l’Armée birmane va peut-être réussir à réunifier tout le pays, CONTRE ELLE, et là, ça serait vraiment une première... Je souhaite ardemment et plus que jamais que tout ce peuple puisse enfin connaître des jours sereins, à la hauteur de sa force et son courage. Qui l’a rencontré au moins une fois sur place et vu à l’oeuvre au quotidien s’en souvient à vie...

Christophe 28/03/2021 20:21

Merci Odile pour ce message. Oui je croise les doigts pour que la situation s’arrange au plus vite, mais j’ai bien peur qu’on en ait pour de longs mois...

Nadine 27/03/2021 20:41

Merci pour vos reportages. C'est terrible ce que ce peuple est en train de subir. Je suis allée 3 fois en Birmanie ou je me suis fait des amis, je tremble pour eux, une population si accueillante, si gentille. La communauté internationale va t elle bouger un peu plus....

Christophe 27/03/2021 22:07

Oui je plains le peuple birman si courageux. Mais face à une telle cruauté, je me demande jusque quand il tiendra surtout sans véritable soutien international

José 27/03/2021 20:16

Merci pour toutes ces très tristes nouvelles ... mais quand donc le Monde et l'Europe, en ce qui nous concerne, réagiront plus que par quelques molles "résolutions" envers cette junte meurtrière !

Christophe 27/03/2021 22:06

Oui José, la communauté internationale agit trop timidement. Il faut agir plus sévèrement pour empêcher de nuire cette junte militaire

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