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Depuis le 1er février, jour du coup d’état en Birmanie, je me refuse à alimenter mon blog, à y relayer ce qu’il se passe dans ce pays meurtri par la junte militaire. Mais aujourd’hui, c’est plus fort que moi. Ce n’est hélas pas de tourisme dont je vais vous parler car le contexte actuel ne s’y prête pas du tout, mais de la situation que vivent des millions de Birmans pris en otage par une armée, à classer parmi les plus dangereuses et les plus cruelles au monde. Cette armée qui en à peine quelques heures a renversé le pouvoir et anéanti les espoirs de toute une population.
Si j’écris seulement maintenant, c’est pour relayer les craintes de tout un peuple, toute sa jeunesse, toutes les ethnies face à la répression sanglante de l’armée birmane. Des craintes qui ne datent pas d’aujourd’hui, mais de plus de 45 jours et qui au fil des heures ne font qu’empirer. A travers ce texte, c’est à mes ami(e)s que je donne la parole, eux qui redoutent dans le courant de la nuit de ne plus avoir du tout accès à internet. Un des rares relais pour témoigner à l’étranger de ce qu’il se passe dans leur pays, sachant qu’aucun journaliste occidental ne peut couvrir les événements sur place. Afin qu'il y ait enfin une prise de conscience générale.
« A tous mes amis à l’étranger. La junte militaire coupe internet de nos téléphones portables. Ce message est posté à travers le wifi qui peut être coupé très bientôt. Si vous ne voyez plus de nouvelles de notre part dans 24 heures, faites savoir au monde entier que le peuple birman est sous une répression injuste, s’il vous plait ». Saya* comme des milliers de Birmans a posté ce message sur les réseaux sociaux, mercredi soir, en Anglais et en Français dans son cas, avec l’espoir d’être enfin entendue de l’ONU, des Etats-Unis, de l’Europe, de l’ASEAN… et la liste est longue.
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« Car aujourd’hui, on a l’impression d’être seuls au monde face à une armée qui fait couler notre sang. On ne sait plus quoi faire, comment nous faire entendre, comment nous donner raison. Personne ne nous vient en aide et à force de manifester, nous comptons nos morts par centaines », confie la jeune femme, francophone, qui était des premières manifestations à Yangon et qui avoue rester cloîtrée chez elle depuis début mars, lorsque la répression s’est intensifiée.
" Jamais je ne pourrai revivre avec ces militaires et ces policiers si cruels envers nous ", Chaye* de Yangon.
Dans la rue, Chaye y est quasiment tous les jours depuis le 1er février. Face aux armes des militaires, elle ne fait pas du tout le poids du haut de son mètre 60 et de ses 45 kg. Pour autant, elle ne se décourage pas. « C’est le combat de ma vie, j’irai jusqu’à la mort s’il le faut. Jamais je ne pourrai revivre avec ces militaires et ces policiers si cruels envers nous. Je n’ai plus confiance en eux, ce ne sont pas des humains. Au bout de notre combat, ce sera eux ou nous, mais nous vaincrons », souligne cette jeune femme de 25 ans qui est à l’arrière dans les manifestations.
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A l’écart des jeunes qui boucliers en main, munis de cocktails Molotov ou de mortiers, et parfois équipés de gilets pare-balles fabriqués manuellement avec des objets de récupération tentent de défier l’armée derrière des barricades improvisées. C’est parmi eux que l’on compte le plus grand nombre de morts – plus de 200 depuis le 1er février – sans compter les milliers d’arrestations.
" Il y a de nombreuses arrestations, mais on ne sait pas où sont emmenés les prisonniers, ni ce qu'ils deviennent ", Mon Kay* d'une petite ville au bord de la rivière Chindwin
Des arrestations arbitraires qui suscitent beaucoup d’inquiétudes de la part de Mon Kay*, un ami installé dans le nord du pays. Dans cette petite ville apparemment paisible au bord de la rivière Chindwin, là aussi le peuple manifeste ainsi que des minorités venues des montagnes voisines. « Il y a moins de monde dans les rues qu’à Yangon ou à Mandalay, mais on essaie aussi de se mobiliser. Jusqu’à présent, il n’y a pas encore eu de morts dans ma ville, mais comme partout en Birmanie, il y a eu beaucoup d’arrestations. Le problème, c’est que personne ne sait où sont emmenés les prisonniers et jusqu’à présent, on en voit très peu revenir. Nous craignons qu’ils soient maltraités ou que certains soient tués. Pour l’instant, on ignore tout de ce qu’ils deviennent ». Plus de 2 500 citoyens sont détenus de manière arbitraire depuis le coup d’état.
Avant que Mon Kay* n’enchaîne, via un nouveau message sur Messenger : « Jamais je n’aurai imaginé voir de telles choses dans mon pays, jamais je n’aurai pensé assister à une telle tragédie. J’en suis à un point de ne plus regarder les réseaux sociaux, de peur de tomber sur des images violentes, des scènes de guerre, des morts, ou de découvrir qu’un proche a été tué d’une balle ». Des images qui circulent depuis de trop nombreuses semaines sur les réseaux sociaux, de citoyens tués dans la rue, certains d’une balle dans la tête tirée par un sniper caché sur les toits, ou des scènes de militaires tirant des corps sans prendre aucune précaution, sans même vérifier si la personne qu’elle traîne est vraiment décédée.
" On ne peut plus sortir dans la rue, c’est une guérilla urbaine. Mon quartier ressemble à un champ de bataille ", Jin Jin dans un quartier sous le coup de la loi martiale à Yangon
Des scènes auxquelles assiste Jin Jin* qui m’envoie régulièrement des messages pour me dire qu’elle est en sécurité. Elle aussi a manifesté dans les rues de Yangon, elle s’y rendait en famille avec ses sœurs, qui pour la plupart sont étudiantes. Depuis quelques jours, elle s’est retranchée chez elle avec ses proches car son quartier est sous le coup de la loi martiale.
« On ne peut plus sortir dans la rue, c’est une guérilla urbaine. Mon quartier ressemble à un champ de bataille. Heureusement, il y a de la solidarité entre les habitants du quartier. Nous avons des provisions et faisons des barquettes de nourriture pour les manifestants. On essaie de se rendre utile dans ce combat pour la démocratie. Nous sommes épuisés. La journée, on voit des scènes de guerre devant chez nous. Et le soir, ça continue, l’armée et la police quadrillent le quartier, on entend des tirs, ils forcent des habitations et arrêtent les gens chez eux. On ne dort quasiment plus, tellement on a peur ».
Jin m’envoie deux photos prises depuis sa fenêtre. On y voit des barricades, des pneus, des planches en bois, des jeunes avec des boucliers… et on suppose que l’armée n’est pas très loin. La jeune femme m’adresse un autre message et me demande sur quel pays, la Birmanie peut-elle compter pour avoir de l’aide. Je suis incapable de lui répondre. Mais courageuse, à l’image de tout un peuple, elle relance la conversation : « On se doute bien que personne ne veut prendre l’initiative de nous soutenir. Le monde entier ne pense qu’à enrayer l’épidémie du Covid et ne voit pas ce qu’il se passe dans notre pays. Alors nous combattrons avec nos petits moyens et notre cœur. Car chez nous, l’armée fait plus de morts que le Covid ».
*Tous les noms de mes amis ont été modifiés afin de préserver leur anonymat auprès de la junte militaire qui les harcèle, les tue et vole même leurs téléphones portables afin de vérifier les messages qu'ils peuvent envoyer sur les réseaux sociaux.